Leur quantité a considérablement décru ces dernières années, et leur prix s'est envolé. Recherchées principalement pour leur texture en cuisine, les civelles, ces "bébés" anguilles, font l'objet d'un trafic international, depuis la France vers l'Asie. Le journaliste Nicolas Legendre a enquêté pour la revue XXI.

Sur le marché noir asiatique, le kilo de civelles vaudrait entre 1 000 et 5 000 euros.
Sur le marché noir asiatique, le kilo de civelles vaudrait entre 1 000 et 5 000 euros. © Maxppp / Aquitaine Photos

C'est le nouvel "ivoire blanc". La civelle, espèce menacée dont la pêche est soumise à des quotas drastiques en France, subi un braconnage sauvage, notamment dans le Sud-Ouest de la France. Très recherchées en Asie, cette marchandise s'exporte à prix d'or. Le journaliste Nicolas Legendre publie dans le numéro 52 de la revue XXI une enquête, "Civelle Connection". Il est l'invité de Jacques Monin dans Secrets d'info.

L'interview

Jacques Monin : Pourquoi ces petites anguilles sont-elles si recherchées ? 

Nicolas Legendre - La civelle, c'est le petit de l'anguille, un poisson translucide et gluant, qui était extrêmement abondant dans les eaux européennes jusqu'à la dernière partie du XXe siècle. Les populations de civelles ont décru de manière très spectaculaire à partir des années 70-80. Mais la demande est restée là, ce qui fait que les prix se sont envolés, aussi bien en Europe qu'à l'autre bout du monde.

Avant, c'était un "plat du pauvre", à tel point que certains s'en servaient comme colle, comme fertilisant. C'était apprécié d'un point de vue culinaire. Cela a assez peu de goût, c'est recherché principalement pour sa texture. La civelle est liée à des traditions culinaires dans la péninsule ibérique, dans le Sud-Ouest de la France, etc. Pour ce qui est des anguilles – les adultes – la tradition est très vivace en Asie.

J. M. : Elles ont quasiment disparu en Europe à cause de l'urbanisation, des pesticides, mais aussi à cause d'anguilles japonaises qui auraient propagé un parasite qui en a exterminé certaines ?

N. L. : Oui, les anguilles subissent tous les effets de l'augmentation des activités humaines depuis le XIXe siècle : pollution, dégradation de leur habitat et de leur milieu naturel, présence de produits toxiques dans les eaux comme les produits phytosanitaires, mais aussi les résidus de cocaïne qu'on retrouve parfois dans les égouts. Elles ont succombé à des maladies importées du fait de l'utilisation d'anguilles qui venaient d'autres endroits de la planète, pour les besoins de l'élevage.

J. M. : Les civelles sont aujourd'hui protégées et le nombre de civeliers, c'est-à-dire ceux qui sont autorisés à les pêcher, est réglementé.

N. L. : Ils étaient un millier assermentés il y a encore une dizaine d'années en France, ils ne sont plus que 500 aujourd'hui.

J. M. : Une des caractéristiques de la civelle, c'est qu'on ne peut pas la faire naître en captivité, on peut seulement la capturer pour l'élevage. 

N. L. : On n'est jamais parvenu pour le moment à observer la reproduction des anguilles. Les scientifiques pensent qu'elles se reproduisent dans la mer des Sargasses [une zone de l'océan l'Atlantique nord]. Mais ce n'est pas encore totalement sûr. On n'a, non plus, jamais trouvé d'œuf d'anguille. Le seul moyen pour élever des anguilles adultes à échelle industrielle, c'est de pêcher de jeunes civelles.

J. M. : Leur prix a donc explosé : d'après votre enquête, on les vend entre 100 et 500 euros le kilo, et même dix fois plus cher en Asie ?

N. L. : Sur le marché noir asiatique, notamment à Hong Kong, qui est l'une des plaques tournantes mondiales du trafic d'espèces animales, le kilo de civelles vaut, selon les diverses estimations dont on dispose, entre 1 000 et 5 000 euros le kilo. C'est l'équivalent du caviar. Il y a une grosse tradition de consommation d'anguille en Asie, au Japon notamment, avec le fameux kabayaki, l'anguille fumée. Les civelles arrivant d'Europe par contrebande sont vendues à Hong Kong, mais aussi en Thaïlande ou au Vietnam. Elles vont ensuite dans des fermes d'engraissement en Chine et sont revendues par la suite une fois qu'elles sont devenus adultes.

J. M. : On comprend pourquoi cela intéresse des braconniers, qui se sont arrogés des territoires et intimident la concurrence, afin de vendre sur le marché noir. 

N. L. : Il y a une géopolitique de l'anguille qui est fascinante. On part des marais vendéens, des estuaires, des fleuves côtiers du Sud-Ouest de la France, du Pays basque – avec des familles qui sont organisées autour de cette pêche et du braconnage – puis on arrive aux mareyeurs, des intermédiaires qui vendent pour certains d'entre eux du poisson de façon officielle, mais qui peuvent avoir une activité illégale. Ils sont eux-mêmes en contact avec d'autres intermédiaires, bien souvent dans la péninsule ibérique, mais aussi en Europe de l'Ouest ou au Maghreb, qui à leur tour négocient avec des acheteurs en Asie. Ce sont des filières extrêmement organisées, dans lesquelles les enquêteurs retrouvent parfois la patte de mafias.

J. M. : Comment les civelles sont-elles acheminées illégalement vers l'Asie ? 

N. L. : Le défi pour les trafiquants, c'est de parvenir à faire arriver ces civelles vivantes à l'autre bout du monde. L'une de ces solutions, c'est de les mettre dans des valises spécialement aménagées, avec du polystyrène étanche et de l'oxygène. On considère que les civelles peuvent survivre de cette façon entre 20 et 24 heures. Il y a deux ans, les polices espagnoles et portugaises ont mis la main lors d'une perquisition sur 364 valises vides destinées au transport de civelles.

J. M. : Vous parlez de mules, un peu comme pour la drogue, avec de faux touristes chinois qui assurent le transport.

N. L. : Oui, il y aussi des voyageurs d'affaires, qui sont payés à cette occasion, à cette différence près qu'ils n'ingèrent pas les civelles... (rires).

J. M. : Cette civelle, exportée clandestinement, intéresse de plus en plus la gendarmerie. Il existe un service de 37 enquêteurs qui travaillent dessus, avec des méthodes qui, là aussi, sont les mêmes que l'on retrouve dans la grande criminalité. 

N. L. : Oui, c'est l'Oclaesp [Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique] qui travaille sur le sujet. Ses enquêteurs ont été obligés de faire appel à des techniques comme des filatures, des écoutes. On a affaire à des trafiquants qui, pour certains, sont des amateurs, mais qui, pour d'autres, sont chevronnés. Il y a la nécessité d'utiliser des techniques adaptées.

J. M. : En 2017, comme vous nous l'apprenez, plus de 520 kilos de civelles ont été saisis sur l'autoroute A3 dans les Landes. A Londres, ce sont 200 kilos cachés dans du poisson, et même 897 kilos à Pau, une saisie record…

N. L. : Il y a eu une série de coups de filet dans le milieu de la civelle à partir des années 2015-2016. L'étau s'est resserré à l'échelle européenne, grâce des enquêtes coordonnées par Europol, avec de nombreuses arrestations au Royaume-Uni, en France, en Espagne, au Portugal, en Grèce, etc. Les enquêteurs ont retrouvé des lingots d'or, des voitures de sport, des liasses de billets. En approfondissant, ils sont tombés sur des comptes offshore. Bref, toute la panoplie.

J. M. : Est-ce que le fait de prohiber la pêche des civelles, c'est-à-dire de ne la réserver qu'à quelques-uns, n'a pas des effets pervers ? Cela n'encourage-t-il pas le braconnage ?

N. L. : C'est ce qu'affirme un certain nombre d'acteurs de la profession du milieu de la civelle, notamment les pêcheurs français, qui déplorent l'inutilité de cette interdiction d'export de la civelle en dehors de l'Union européenne, ainsi que son caractère contreproductif puisque, à l'instar de la prohibition de l'alcool aux Etats-Unis, au début du XXe siècle, la prohibition de la vente de civelles a eu pour conséquence l'augmentation considérable du trafic.

J. M. : Vous expliquez dans votre enquête qu'il y a une dissymétrie : en Europe, on n'a pas le droit d'exporter les civelles hors du continent, mais les Marocains peuvent le faire par exemple. 

N. L. : On entre dans la deuxième strate de la géopolitique de l'anguille. Il existe des firmes européennes importantes, notamment en Europe du Nord – Pays-Bas, Allemagne – qui ont des piscicultures, dans lesquelles elles élèvent des civelles majoritairement pêchées en France, et destinées à la vente dans le nord de l'Europe. Mais certaines de ces firmes sont liées à des piscicultures au Maroc, où l'on trouve aussi des civelles et des anguilles pour la pêche. Or, au Maroc, la loi permet l'export en Asie d'anguilles issues de civelles pêchées sur place. Certains dans la profession déplorent donc ces stratégies de la part des industriels européens mises en place pour contourner les règles.

Aller plus loin

  • LIRE | "Civelle Connection", une enquête de Nicolas Legendre publiée dans le numéro 52 de la revue XXI, disponible à l'achat en ligne ou en librairie.

Merci aux équipes techniques de France Bleu Armorique pour la réalisation de cette interview.

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