Costa-Gavras, cinéaste, est l'invité d'Ali Baddou à 7h50, à l'occasion de la sortie du film "Adults in the room" qui revient sur la crise économique grecque et sur les négociations du ministre Yanis Varoufakis avec l'Union européenne.

Costa Gavras
Costa Gavras © AFP / Valérie Macon

Adults in the room se déroule pendant la crise grecque et raconte notamment le combat de Yanis Varoufakis, ministre des finances d’Alexis Tsipras… c’est très étonnant parce que c’est le premier film sur la crise grecque. Pourquoi avoir senti que c’était vous qui deviez raconter cette histoire ?

J’étais interpellé par le drame que vivaient les Grecs à cette époque là, et qui continue. A l’époque, c’était d’une violence extrême : les gens partaient à l’étranger, le chômage était monté à 28%, les salaires avaient baissé de 40%, c’était une tragédie, les magasins fermaient, c’était épouvantable. A un moment donné, j’ai voulu faire une sorte de mélodrame énorme. Et puis, très vite, j’ai abandonné l’idée pour en faire une sorte de tragédie, un peu comme la tragédie grecque. C’est ça l’idée qui est née très vite.

Mais vous ne montrez pas les scènes de violences et d’émeutes… l’action se joue dans les couloirs, dans les ministères, les salles de réunion… entre des gens très policés en apparence. Mais c’est une autre forme de violence que vous filmez. 

Absolument, la violence de la parole et du comportement, face à un peuple qui souffrait. Il y avait une sorte d’indifférence totale, parce qu’il fallait sauver l’euro. Voilà ce qu’était l’idée. Et au-delà de cette idée-là, rien ne comptait. 

A 86 ans, votre capacité d’indignation est intacte…

J’essaie, oui. Tant que mère nature me le permet, oui. 

On aurait pu se dire qu’un jeune Grec aurait voulu s’emparer de cette histoire. Vous, vous avez voulu la raconter, c’est parti d’un livre dans lequel Yanis Varoufakis raconte ses négociations extrêment difficiles. Conversations entre adultes… expliquez le titre ?

C’est une phrase de Christine Lagarde, qui après avoir été dans ces réunions très longtemps, s’est aperçue que le comportement de tous était enfantin, sinon infantile, et qui a dit qu’il fallait des adultes dans cette salle. C’est une expression américaine très courante. 

On croise ces personnages politiques qui ont fait l’histoire contemporaine de la Grèce et de l’Europe. On croise aussi un jeune ministre, Emmanuel Macron, saisissant de ressemblance ! 

C’est un clin d’oeil, parce qu’il avait une très très bonne relation avec Varoufakis, et qu’il essayait, auprès du président Hollande, d’aller plus loin dans l’aide de la Grèce. 

Mais au centre, il y a l’histoire de Yanis Varoufakis, qui a été un ministre qui ne ressemblait pas aux politiques qu’on avait l’habitude de voir. Et pourtant, ce n’est pas un héros de cinéma. 

Non, ce n’est pas un héros, c’est un résistant. J’ai voulu montrer comment il s’est comporté à cette époque-là : il s’est aperçu très vite que dans l’Eurogroupe, il n’y avait pas de compte-rendus. Alors il a enregistré les rencontres. C’est une richesse extraordinaire : on voit comment les gens parlaient. Parce que ce qui m’a intéressé aussi, c’est l’Europe et son comportement : comment, pour la première fois, on était à l’intérieur, avec le comportement des uns et des autres, le langage qu’ils utilisaient, le double discours, la violence. Et ça c’était très net parce que c’était enregistré. C’est ce qui m’a permis d’écrire le scénario. 

Et un peu comme dans Titanic, on connaît la fin, tragique…

C’est très mauvais pour la société grecque et pour les Grecs : la société s’est désorganisée de plus en plus. 500 000 jeunes sont partis, des diplômés. Ils auraient dû servir leur pays, et ils sont allés servir avec leur savoir-faire d’autres pays.

Le film porte un regard désenchanté sur la politique. On voit que vous ne croyez plus, avec ce film, au projet qu’a pu représenter l’Union européenne…

Je crois beaucoup à l’Europe, je pense que c’est une solution formidable, mais je pense aussi que ces 15 dernières années, avec les deux derniers présidents, ça a été catastrophique. Ca a pris une direction contraire de celle que les fondateurs avaient voulu. Il faut que ça change. 

Vous racontez une histoire vraie, mais vous êtes cinéaste : est-ce que vous pensez tout de même au divertissement, à nouer une intrigue, à accrocher le spectateur ?

On pense au divertissement, parce que ce n’est ni un discours historique ni une thèse académique, c’est un spectacle. Le mot est un peu galvaudé, mais je pense qu’on va au cinéma pour avoir des sentiments autres que quand on écoute des discours. Donc c’est quelque chose d’essentiel pour un film. Je l’ai fait autant que j’ai pu, tout en respectant l’éthique des personnages et des situations. Je ne vais pas utiliser les “trucs” que nous avons au cinéma pour accélérer l’action. J’essaie de rester le plus proche de la réalité. 

Mais comment passionner un spectateur avec des réunions ? 

Mais n’est plus comme un polar que quand on a des contradictions dans ces réunions, entre ce que veut l’un et ce que veut l’autre. C’est là où toute la tension se noue. J’ai monté ça comme un polar. 

Comment expliquez-vous qu’il y ait aussi peu de cinéastes politiques ?

Ce n’est pas tout à fait juste. Je pense que les metteurs en scène parlent de plus en plus de la société ; et qu’y a-t-il de plus politique que la société, et les rapports entre les hommes et les femmes ? Quand on a fait Z et qu’on parlait de politique, on nous disait de ne pas y toucher, que le cinéma n’avait rien à voir avec la politique. Aujourd’hui, tout est politique. La politique, ce n’est pas que parler de qui on vote et faire des films sur les hommes politiques. Les autres aussi sont politiques. 

Pensez-vous que le cinéma ont le pouvoir de changer les choses ?

Il ne faut surtout pas penser à cela, sinon on serait un peu fou. Mais je pense que le cinéma, depuis le début, a changé le monde : on s’est vus, on s’est reconnus les uns les autres, on a vu comment vivre les autres, on s’est vus nus au cinéma. Il a joué un rôle essentiel dans notre société depuis 120 ans. 

Vous avez souvent dit votre attachement à la salle de cinéma. Et pourtant, il y a quelques semaines, vous avez projeté The Irishman, film de Scorcese produit par Netflix… c’est la seule fois qu’on aura pu le voir sur grand écran en France. Pourquoi ce choix ?

Vous parlez d’un problème qu’a le cinéma actuellement : les plateformes. Le cinéma doit être vu sur grand écran, malgré tout. Mais il est vrai aussi que les plateformes permettent à des milliers de personnes qui n’ont pas accès au grand écran de voir des films. Ca, c’est le côté positif. Je pense que les plateformes doivent changer profondément de politique pour que leurs films puissent être vus sur grand écran. 

Si vous deviez vous emparer d’une autre histoire, celle qui vous révolte aujourd’hui, qu’est-ce que ce serait ?

Il y a celle du danger qu’encourent nos démocraties, ces grands monstres qu’ont engendré le captalisme, comme Facebook ou Google. Que fait Google aujourd’hui ? Le gouvernement français dit qu’il faut payer des impôts, Google dit non. Facebook dit qu’il crée une monnaie, parce que notre monnaie ne l’intéresse pas. Il faut trouver une histoire pour en faire un film. 

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  • Costa-Gavrasréalisateur, président de la Cinémathèque française
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