Professeur à l'université de Bordeaux et réanimateur au CHU de Bordeaux, Alexandre Boyer a publié mardi dans Le Monde, avec d'autres personnalités du monde médical dont la lanceuse d'alerte Irène Frachon, une tribune sur les conflits d'intérêt avec l'industrie pharmaceutique dans le milieu hospitalier.

Plusieurs spécialistes appellent à une plus grande vigilance pour agir contre les conflits d'intérêt entre les hôpitaux et leurs médecins, et les laboratoires pharmaceutiques
Plusieurs spécialistes appellent à une plus grande vigilance pour agir contre les conflits d'intérêt entre les hôpitaux et leurs médecins, et les laboratoires pharmaceutiques © Getty / Arno Masse

L'affaire du Mediator, dont le procès se déroule en ce moment, a mis en lumière le rapport dangereux entre les laboratoires et les médecins. 

Vous écrivez notamment que "dans le monde médical, le terreau des conflits d'intérêts reste fertile". Que voulez-vous dire ? 

Je pense que dans mon quotidien, je vois encore de nombreux problèmes. C'est la raison pour laquelle j'ai mené un groupe de travail il y a deux ou trois ans pour essayer de prévenir les conflits d'intérêts au CHU de Bordeaux. J'ai eu le soutien d'ailleurs de mes institutions pour cela et au terme de ce travail, je pense qu'il faut essayer d'écrire ce genre de tribune, non pas pour dénoncer uniquement mais aussi pour faire des propositions. 

Ce que vous dites des conflits d'intérêts à tous les niveaux, ça pose problème. L'affaire Mediator ce n'est pas tous les jours...

Oui. Mais si vous voulez, par exemple, ce que révèle le procès Mediator, c'est qu'un médicament qui avait une indication pour le diabète, a été dérivé de son indication pour être donné dans une autre indication dangereuse en tant que coupe faim. On appelle ça les dérives "off label". C'est le terme consacré. Ça, c'est quelque chose que l'on voit tous les jours encore. 

Ça veut dire que les médicaments rentrent sur le marché pour lequel ils sont remboursés dans une indication et sous la pression de la visite médicale, la visite de l'industrie pharmaceutique, on voit les indications s'élargir. Effectivement, comme vous le dites, heureusement, tout n'est pas dangereux comme peut l'être le Mediator. Mais l'autre problème qui est à ce moment là très important, c'est que ça nous coûte très cher. 

C'est l'autre aspect des choses, ces visites médicales. Comment sont-elles encadrées ? Qu'est-ce qui est interdit ? Qu'est-ce qui est autorisé ? Ce qu'on a toujours le droit de faire ? Des petits cadeaux aux médecins, les invités au restaurant, des choses comme ça. 

Alors oui, c'est toujours possible. Ça devient un peu plus dur. Mais par exemple, il est toujours possible d'inviter les médecins au restaurant de façon impromptue, dit la loi. Ce qui est un peu difficile à mettre en pratique donc cela continue. La visite reste encadrée par un certain nombre de textes réglementaires. Mais la façon dont ça se met en place en pratique, par exemple, suite à mon rapport au CHU de Bordeaux où on est en train de travailler avec ça sur ce sujet, c'est assez flou. 

Et aucun CHU ne fait pareil que l'autre. C'est bien pour cela qu'une des propositions est quand même d'homogénéiser les règles dans les CHU. 

Vous n'avez jamais accepté de déjeuner ou de cadeaux de la part d'un laboratoire ? 

Ça m'est arrivé, bien sûr. Mais ça sert pour se tenir au courant des nouveautés, des nouveaux médicaments. 

Bien sûr, il y a cette fonction là. De toute manière, moi, je n'ai pas un jugement moral sur mes collègues qui acceptent ça. J'espère qu'on aura le temps d'y revenir, mais je pense que c'est au contraire très important qu'il y ait un partenariat qui continue entre l'industrie et les médecins. 

Donc, il ne s'agit pas de couper les gens, mais par contre, à partir du moment où des liens se font, il faut que ça ait des conséquences. Notamment au moment de prendre des décisions d'achat, par exemple, de ces médicaments ou des décisions de prescription. Je pense que là, par contre, on est à une autre étape. Il faut que l'indépendance soit mise en place. 

Il y a un point intéressant dans votre tribune. Vous expliquez qu'en fait, ça vient aussi du goût des médecins pour l'innovation ? 

Tout à fait. Mais heureusement d'ailleurs. C'est très important que les médecins continuent à travailler avec l'industrie. Sans l'industrie, on ne peut pas mettre au point les médicaments. L'idée vient souvent du monde médical et public en particulier, je le dis de brevet publique, mais ensuite, l'industrie est extrêmement importante. En effet, pour relayer ce que nous voulons dire, c'est qu'il y a une autre phase un peu après cette innovation, pour qu'elle soit vérifiée scientifiquement, de façon indépendante et qu'elle s'applique aux bons malades, au bon moment pour éviter des dérives comme celle que le Mediator a fait. 

Parce qu'aujourd'hui, c'est vérifié par qui ?

Aujourd'hui, ça peut être vérifié, par exemple par des études financées par les mêmes laboratoires qui sont au début de la chaîne. C'est également une des propositions qui a été faite dans d'autres pays qui ont à peu près les mêmes systèmes de santé que les nôtres, c'est à dire vraiment de séparer la phase de mise au point de la phase de validation scientifique. Et j'ai envie de dire, les laboratoires n'ont rien à craindre si leur produit est efficace, pourquoi ne pas le faire vérifier de façon indépendante par d'autres ? 

Vous dites qu'il faut mieux cloisonner. Et ça vaut aussi d'ailleurs pour les partenariats public-privé. Ça aussi, c'est quelque chose que vous soulignez. 

Alors je souligne ça parce que ça, c'est une affaire quand même assez importante. D'ailleurs, que la cellule d'investigation de France Inter a révélé il y a un an. Ça, c'est une affaire un peu plus délicate. Nous nous y opposons parce qu'il s'agit pour certains industriels d'installer des blocs opératoires dans des hôpitaux publics. Donc, si vous voulez, tout le monde est content. Au premier regard le directeur, parce qu'il n'a pas à financer lui-même ses blocs opératoires. Les médecins, parce qu'ils travaillent dans des blocs opératoires tout neufs. Ils ont souvent des liens d'intérêts avec l'industriel qui a fait le laboratoire. 

Les patients peuvent aussi avoir un intérêt, mais il y a une contrepartie qui est moins visible. C'est que, bien entendu, il faut faire un certain nombre d'implantations du dispositif. Un contrat n'est jamais gratuit. L'autre contrepartie qui est moins connue, c'est qu'évidemment, le coût de ce bloc opératoire installé est répercuté de façon un peu diluée dans le prix du dispositif qui, ensuite, va être installé. 

Au début, on pense que c'est gagnant pour tout le monde, mais en fait, il y a une contrepartie payée par la Sécurité sociale, vous et moi. 

Vous dites aussi dans cette tribune qu'il faut agir le plus tôt possible dès les études. C'est à dire qu'aujourd'hui, on ne met pas en garde suffisamment les étudiants en médecine ? 

C'est ça, c'est le point majeur. Et je salue Marco Romero, qui est un des co-auteurs de cette tribune et qui a mis en place une formation à l'indépendance, c'est à dire à tous ces risques dont nous venons de parler. Nous allons mettre ça en place dans notre spécialité qu'est la réanimation. 

C'est extrêmement important que dès un certain âge cela soit mis en place, il ne faut pas que ça arrive trop jeune. Il faut quand même que le médecin soit déjà en contact avec la prescription, soit déjà en contact avec le monde réel dans lequel il travaillera. Mais à ce moment là, très jeune, il faut le protéger de ces risques et l'informer de toutes les techniques de marketing, de communication. 

Je coordonne l'enseignement de la lecture critique d'article. Je ne sais pas si ils sont un peu naïfs, mais on leur apprend. C'est quand même une commandite, une décision politique très forte qui a été prise puisque maintenant, on apprend à tous les étudiants à lire la littérature scientifique. Donc, il faut rajouter, je dirais, ces notions d'indépendance. Pourquoi un médecin doit être indépendant au moment où il choisit un médicament pour un de ses patients ? C'est essentiel. 

Une dernière chose dans cette tribune, vous citez régulièrement les Etats-Unis. Ils sont plus vigilants que nous dans ce domaine. Plus stricts ? 

Oui, ils sont plus vigilants. Pour une raison extrêmement simple. C'est qu'aux Etats-Unis, les soins sont payés par des mutuelles privées en grande partie. Elles n'ont pas du tout envie de consommer de l'argent inutilement ou d'avoir à rembourser des médicaments qui sont dangereux pour les patients. Donc, c'est sous la pression, finalement, d'une autre industrie privée qu'est l'industrie des mutuelles que les Américains sont en pointe. Effectivement, contrairement à ce qu'on pourrait penser intuitivement sur ces questions-là. 

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