La recherche en médecine psychédélique est en train de renaître. Des scientifiques pensent que les propriétés de ces substances aujourd'hui interdites pourraient révolutionner le traitement de l'anxiété et de la dépression.

Portrait en double exposition
Portrait en double exposition © Getty / Yaorusheng

Rencontre avec Stéphanie Chayet, journaliste et auteure de Phantastica, ces substances qui nous guérissent

La médecine psychédélique, c'est quand même un terrain glissant, un sujet encore tabou?

Stéphanie Chayet : "Tabou en France ! Ça l'est beaucoup moins aux Etats-Unis parce que l'Agence américaine du médicament, la FDA, a accordé à la psilocybine (qui est donc le principe actif des champignons hallucinogènes) le statut de "percée thérapeutique", ce qui accélère la mise sur le marché d'un traitement considéré comme potentiellement révolutionnaire pour les patients. Les résultats des études cliniques, qui sont menées maintenant depuis 20 ans aux Etats-Unis, sont très prometteurs."

La recherche a débuté vraiment dans les années 1950

SC : "La psychiatrie ne vient pas de découvrir ces molécules. Elles ont été expérimentées de façon très intensive dans les années 1950 et 1960 par les plus grands psychiatres, en France comme aux Etats-Unis.

Et puis les révolutions des années 1960 sont passées par là : ces molécules ont déferlé dans la jeunesse et elles ont été associées à la contre-culture, au pacifisme… L'administration de Richard Nixon les a donc inscrites à l'annexe des substances les moins utiles pour la médecine et les plus dangereuses, alors qu'elles ne sont ni addictives ni toxiques pour l'être humain".

A-t-on exagéré leurs effets néfastes ?

SC : "Il y a toutes sortes de légendes urbaines qui ont été reprises par les grands journaux. On disait que les gens devenaient aveugles en regardant le soleil sous acide... Alors qu'en réalité, le profil de sécurité dans le contexte clinique était absolument remarquable. C'était totalement absurde de les mettre dans la même catégorie juridique que l'héroïne". 

On redécouvre des remèdes ancestraux connus depuis des centaines d'années ?

SC : "Ce sont des remèdes ancestraux qui sont utilisés par l'homme depuis la Préhistoire (il y a des traces archéologiques), mais dans un contexte de rituels divinatoires. 

Évidemment, la science s'en est emparé au XXe siècle, surtout à partir des années 1950, après l'invention du LSD par Albert Hofmann, qui a lancé une grande vague de recherche médicale". 

Pshychotropes ou psychédéliques... De quoi parle-t-on ?

SC : "Les psychotropes, ce sont tous les agents du système nerveux central. Toute molécule psychoactive est un psychotrope : l'alcool ou les antidépresseurs, par exemple,  sont des psychotropes. 

Les psychédéliques, c'est une petite famille de substances psychoactives. Il y en a quatre :

  • le LSD (qui est le plus connu. C'est la seule qui est née en laboratoire ; les trois autres viennent du monde naturel)
  • la mescaline, 
  • la DMT 
  • la psilocybine (qui est donc celle qui aujourd'hui fait l'objet des recherches thérapeutiques)"

Un peu d’étymologie 

La racine grecque du mot "psychédélique" est très intéressante : cela signifie "Ce qui révèle l'âme". Est-ce que c'est vraiment le cas ? 

SC : "Alors, comme tout ce qui concerne le cerveau, la vérité, c'est qu'on ne sait pas très bien. 

L'imagerie cérébrale nous dit qu'elle déstabilise un schéma d'activité cérébrale qui est impliqué dans la ruminations anxieuses ou dépressives. 

Et ce que disent les psychiatres, c'est que ces molécules suscitent une une expérience, une dissolution de la conscience de soi qui se traduit par une expérience de l'unité avec le monde naturel, avec l'univers, avec tout ce qui existe. Et c'est cette expérience, que les chercheurs américains n'hésitent d'ailleurs pas à qualifier de mystique, qui est thérapeutique.

Cela se déroule dans un contexte extraordinairement encadré, dans le cadre d'une psychothérapie très intensive. On prépare le patient à l'expérience, on l'accompagne pendant l'expérience. Il ne s'agit pas du tout de l'envoyer chez lui avec une ordonnance ou avec une pilule. Et puis après, on parle de l'expérience pour intégrer les révélations dans la thérapie."

Des résultats prometteurs

SC : "Les résultats sont très prometteurs, et pour un spectre d'indications assez larges.

Elles semblent soulager les troubles les plus rebelles, la détresse de fin de vie, la dépression résistante, les TOC. Beaucoup d'addictions aussi au tabac, à l'alcool, aux opiacés, peut être l'anorexie. Et les chercheurs à qui j'ai parlé disent qu'on est loin d'avoir fait le tour des indications". 

Il n'y a pas de dépendance

SC : "Aucune dépendance. Les chercheurs sont formels : les psychédéliques n'activent pas le système de la récompense, le système de la dopamine. Ils agissent sur le système de la sérotonine. 

Et d'ailleurs, quand on met un rat dans une cage avec un distributeur de LSD, il en prendra peut être une fois, mais pas deux. En revanche, si on lui donne un distributeur de cocaïne, il en prendra jusqu'à l'overdose". 

Il faudrait mieux communiquer à destination du public 

SC : "En France, on a du retard non seulement dans la recherche, mais aussi dans la connaissance. Les études scientifiques qui se sont quand même accumulées depuis 20 ans ans à l'étranger, ne sont pas lues et encore moins diffusées. Du coup, ça laisse le champ libre aux discours alarmistes. 

On ne sait pas, par exemple, que les études épidémiologiques montrent qu'on ne constate pas d'augmentation des troubles psychiatriques chez les usagers de psychédéliques. On a quand même un certain recul : maintenant, ça fait 60 ans qu'elles sont expérimentées aux Etats-Unis ; 42 millions d'Américains les ont essayé ( 17 % de la population adulte ) et on sait que ces usagers vont bien."

Pourquoi tant de méfiance envers les psychédéliques en France, alors ? 

SC : "Les toutes premières études cliniques de la psilocybine ont été effectuées à Sainte-Anne (Paris), il y avait des dizaines de thèses en 1958. 

Je pense que ce qui s'est passé, c'est que les Français ont un peu raté l'effet thérapeutique. Ces molécules les intéressait beaucoup parce qu'elles leur ont donné l'espoir de comprendre les bases biologiques de la maladie mentale. C'était une fausse piste, mais elle s'est avérée féconde aux Etats-Unis parce que les Américains se sont rendu compte que ces molécules, au lieu d'imiter les symptômes de la folie, étaient thérapeutiques. Les Français sont passés à côté de ça et les recherches ont été abandonnées, bien avant l'interdiction même par le législateur"

LIRE AUSSI | Phantastica, ces substances interdites qui guérissent par Stéphanie Chayet (le titre vient du premier nom scientifique qui a été donné aux psychédéliques en 1924 par le père de la psycho-pharmacologie, l'allemand Louis Levine)

Stéphanie Chayet dans le studio de France Inter
Stéphanie Chayet dans le studio de France Inter © Radio France
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