Fallait-il s'attendre à cette pandémie ? Sera-t-on confrontés à d'autres pandémies, éventuellement pire ? Quels sont les facteurs à risques pour qu'une pandémie apparaisse ? Bruno David, président du Muséum national d'histoire naturelle, répond aux questions de Mathilde Munos.

Bruno David : "on a quand même une vision assez claire [de l'origne du covid-19] : une promiscuité avec la biodiversité sauvage"
Bruno David : "on a quand même une vision assez claire [de l'origne du covid-19] : une promiscuité avec la biodiversité sauvage" © AFP

Moins de biodiversité, donc plus d'épidémies du genre de celle que nous subissons actuellement : la relation est-elle aussi simple ? On s'interroge en cette Journée mondiale de la biodiversité. 

Fallait-il s'attendre à cette pandémie ? 

Bruno David : "Quelques personnes l'avaient prévue, oui. Plusieurs scientifiques avaient lancé des cris d'alerte il y a un peu plus d'une dizaine d'années, en disant 'Attention, la manière dont on se comporte vis-à-vis de la biodiversité en général est un facteur qui risque de provoquer un jour une pandémie'. Ça n'a pas été vraiment entendu et la vie a continué comme avant. Et on se retrouve avec cette pandémie aujourd'hui". 

Sera-t-on confrontés à d'autres pandémies, éventuellement pire ?

"Il faut quand même relativiser aussi : les zoonoses (maintenant, tout le monde connaît le terme : c'est un passage d'une maladie d'un animal à l'homme), ce n'est pas nouveau. Il y a eu un premier pic au Néolithique, il y a 10 000 ans : au moment de la domestication, il y a un certain nombre de maladies qui sont passées des animaux aux hommes, comme la rougeole ou les oreillons. 

Aujourd'hui, on entretient de la promiscuité avec des animaux, que ce soit des animaux domestiques élevés en très grand nombre ou des animaux sauvages, ce qui favorise bien sûr la transmission de maladies et de nouveaux virus des animaux vers les hommes. 

Il faut savoir que plus il y aura d'espèces dans un environnement, plus cet environnement sera résistant et moins les espèces, individuellement, seront la cible de pathogènes.

Pangolin, chauve-souris… Quelle est l'origine de la pandémie actuelle ?

"On est quand même assez proche d'une vérité : on sait que le virus vient sans doute d'une chauve souris, qu'il est sans doute passé par un pangolin et qu'il y a eu une combinaison entre deux types viraux qui a fait qu'après, ça a pu se développer d'homme à homme. Donc on a quand même une vision assez claire : c'est vraiment une promiscuité avec la biodiversité sauvage

On pourrait être tenté de penser qu'il suffit de tuer tous les pangolins et toutes les chauves-souris pour être tranquilles : ça n'est pas comme ça que ça fonctionne. Les pathogènes vont cibler les espèces qui vont avoir le plus de succès qui vont être les espèces dominantes. En anglais, on dit "kill the winner", "tuer le vainqueur". Si on était tenté d'éradiquer la biodiversité sauvage, on se désignerait nous-mêmes comme "l'espèce vainqueure", et on deviendrait ipso facto la cible des pathogènes. Donc, il faut faire très attention à ça. 

La meilleure protection qu'on puisse trouver, c'est de protéger les environnements et les espèces sauvages, et de s'en tenir éloigné dans notre façon de vivre.  

Quels sont les facteurs à risques pour qu'une pandémie apparaisse ?

"Il y a trois facteurs : 

  1. Le nombre que nous sommes sur Terre : plus nous sommes nombreux, plus on va apparaître comme l'espèce dominante et donc la cible privilégiée de certains pathogènes. 
  2. On entretient de la promiscuité avec des animaux, que ce soit des animaux domestiques en grand nombre ou des animaux sauvages. À travers la déforestation, par exemple, on va entrer en contact avec des animaux sauvages. On va les faire venir vers nous puisqu'on aura détruit leur environnement. Et on va éventuellement les consommer, s'il se passe ce qui a pu se passer avec le pangolin. 
  3. On se déplace énormément, ce qui fait que quand un problème survient localement, il devient rapidement global. 

Avec ces trois facteurs, il y a pratiquement toutes les chances pour qu'une pandémie arrive. Et il y en aura vraisemblablement d'autres si nous ne changeons pas de comportement. "

Le rôle du réchauffement climatique dans la pandémie

"Le réchauffement climatique est un facteur un peu indirect. On sait très bien, parce qu'on a fait des études là-dessus, que les pathogènes (que ce soient des bactéries, des virus ou des parasites) sont beaucoup plus nombreux quand on se rapproche des tropiques et de l'équateur. Il y a une croissance exponentielle en nombre d'espèces de pathogènes quand on s'approche des zones chaudes de la Terre. 

Donc, si on réchauffe globalement la planète, cette grande diversité de pathogènes va remonter vers le Nord, dans notre hémisphère, et on risque d'être confronté à plus de pathogènes du fait du réchauffement climatique et de la migration de ces ceintures climatiques."

Quelles sont les solutions ?

"Il y a un concept qui s'appelle"One Health" en anglais, "une seule santé", qui dit que la santé humaine, la santé animale et la santé des environnements forment un tout qu'il faut aborder de manière globale. 

La meilleure chose à faire, c'est de respecter mieux les environnements

  • moins de déforestation, 
  • se tenir plus à distance des espèces sauvages (ne pas aller sur leur territoire ni les faire venir sur nos territoires), 
  • éviter les élevages intensifs avec des animaux qui sont tous semblables les uns aux autres et qui sont dans des nombres absolument incroyables. 
  • moins bouger
  • moins faire bouger des marchandises. 

C'est assez banal de dire ça, mais c'est vraiment la solution. Il faut absolument qu'on aille vers une vraie inflexion de nos modes de vie parce que sinon, ça va nous revenir dessus comme un boomerang et on va se retrouver de nouveau confrontés avec des pandémies - des pandémies qui pourraient être plus létales que celle-ci."

Derrière cette pandémie, un sujet politique

Il y a deux jours, la Commission européenne a dévoilé ses projets pour la biodiversité. Elle veut par exemple réduire les pesticides, favoriser l'agriculture biologique, protéger davantage les terres et les mers au sein de l'Union européenne. C'est un signe encourageant alors qu'il y a un an, il y avait un rapport très alarmant sur la disparition prochaine d'un million d'espèces végétales et animales." 

Bruno David : "Ce sont des signaux positifs. J'attends de voir comment ça va se traduire dans les faits, mais en tout cas, il y a déjà une prise de conscience qu'il n'y avait pas il y a quelques années encore. 

Peut-être que la "bonne chose" de cette pandémie, c'est que ça aura accéléré cette prise de conscience parce qu'on se rend compte que nous sommes fragiles. 

Il ne faut jamais oublier que nous sommes un animal. Nous sommes une espèce qui est complexe et cette complexité nous rend fragiles. Il ne faut pas croire que notre technologie, nos pharmacopées vont nous sauver. On voit bien à quel point c'est difficile de mettre au point un vaccin, bien qu'il y ait des dizaines d'équipes qui travaille dessus, maintenant depuis des mois".

Bruno David
Bruno David © Radio France / Samuel Picas MNHN
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