Les États-Unis viennent de présenter à Bahreïn la première phase de leur plan de paix pour le Proche-Orient, notamment son volet économique. Pour revenir sur ces annonces, Xavier Guignard, enseignant à Sciences-Po Paris et chercheur sur la Palestine à l’Institut Noria, est l'invité de Mathilde Munos à 6h20.

Palestine
Palestine © AFP / Majdi Fathi

Une pluie de dollars, voilà ce que promet Donald Trump aux Palestiniens - c’est sa façon à lui de promouvoir la paix au Proche-Orient. 

Ce plan des Etats-Unis fait l’objet d’une conférence internationale qui s'est ouverte hier. Le Président américain n’a pas fait le déplacement, il a envoyé son gendre et conseiller, Jared Kushner, qui a présenté ce plan comme étant "l’occasion du siècle".

Le plan de Donald Trump pour la paix au Proche-Orient : est-ce vraiment "l’occasion du siècle" ? 

Xavier Guignard : "Je ne le pense pas - et Jared Kushner ne le pense pas non plus. La conférence à laquelle il a convié une grande partie des parties au conflit est finalement devenue un groupe de travail, puisqu'une grande partie des gens attendus ne sont pas venus, à commencer par les Israéliens qui ont été finalement désinvités à la fin, les Palestiniens n'étaient pas conviés, et une partie des pays arabes qui étaient conviés n’ont pas fait le déplacement. Donc le conseiller s’est présenté devant une salle à moitié vide pour présenter un plan qui, en effet, est sensé être "l’occasion du siècle" pour les Palestiniens et les Israéliens pour arriver à la paix - mais en réalité, c’est une première étape dont on ne connaît pas la suite."

C’est donc 50 milliard de Dollars (un peu plus 40 milliard d’euros) qui doivent être récoltés à l’occasion de cette conférence… ou bien un peu plus tard ?

XG : "La conférence doit faire effet d’annonce ; des pays donateurs pourraient annoncer un investissement probable mais en aucune façon ça ne peut devenir une réalité demain, puisque la réalité aujourd’hui de l'économie palestinienne, complètement imbriquée dans l’occupation israélienne, ne peut pas recevoir cet afflux monétaire puisque ce sont les Israéliens qui contrôlent l’entrée et la sortie des flux en direction des territoires palestiniens."

Qu'en disent les Etats-Unis ?

XG : "Le plan qui est sorti (un document d’un quarantaine de page, sorti la semaine dernière) est vraiment le volet économique de ce "deal du siècle"… dont on attend encore le volet politique

On est obligés de parler économie sans réellement savoir sur quelle réalité politique Kushner s'est appuyé. Mais ce plan nous donne quelques pistes pour comprendre ce qui s’y joue. 

À aucun moment, on ne nous parle d’Israël. Il n’est question que de doper l'économie palestinienne.

À la lecture de ce rapport, on peut s’imaginer une Palestine qui n’existe même pas, qui serait un pays sous-développé, et le seul et unique besoin est l’ouverture d’un marché et le renforcement des capacités dans un secteur privé".

Concrètement, cet argent va servir à quoi ? 

XG : "

  1. Le renforcement, dans un premier temps, de la capacité de l’économie palestinienne à s’appuyer sur un secteur privé fort. C’est le premier pilier de cet accord.
  2. Le second, c’est l’investissement dans l’éducation
  3. Le troisième, c’est le renforcement des institutions publiques palestiniennes dédiées au secteur privé

Voilà les trois piliers - qui, encore une fois, ne prennent pas en compte la réalité économique et politique de la Palestine. 

Un exemple : l’investissement qui est proposé dans l’éducation semble faire fi du fait que malgré l’occupation, la Palestine est le second pays arabe en terme d’éducation, y compris des femmes, dans le supérieur. Le problème est dans les débouchés derrière…

Le plan de paix (qui n’est pas un plan de paix mais un plan d’investissement américain) encourage un investissement massif en Palestine pour le développement de son secteur privé et l’ouverture de l’économie palestinienne dans l’économie régionale".

L'objectif est que la Palestine dépende moins d’Israël ?

XG : 

On ne parle jamais d’Israël dans ce plan, or l’économie palestinienne est complètement imbriquée dans l’économie israélienne.

"Donc si on ouvre au marché régional l'économie palestinienne, on ouvre aussi celle d’Israël. C’est peut-être cela qui s’y joue ? Quand le plan propose un allègement des barrières douanières, une meilleure connexion routière et des transports ferroviaires entre l'économie palestinienne et le voisinage immédiat, c’est en réalité l'économie israélienne que l’on branche sur la région."

Donald Trump, sous couvert d’aider les Palestiniens, fait un cadeau aux Israéliens en leur ouvrant des marchés à côté ?

XG : "Depuis 1993 et les accords d’Oslo, l’aide qui est apportée aux Palestiniens revient entre 60 et 63% dans l’économie israélienne. Donc ces 50 milliards vont être un investissement massif, y compris dans l'économie israélienne »

Rien de positif dans cette initiative américaine ?

XG : "L’accord est intéressant puisqu’il force les autres puissances, y compris l’Union Européenne, à se positionner. 

Ça fait deux ans que l’administration américaine nous dit travailler sur ce plan, deux ans que ce silence avais gelé toute discussion dans ce conflit. Maintenant, ils ont un document pour se positionner et ça, c'est positif. C'est ce qu'on a vu dans les réactions des pays arabes - qui se positionnent en majorité contre puisque cet accord fait fi de toute solution politique".

C’est ce que reprochent les Palestiniens ?

XG : "Complètement : on a un accord qui évacue la question de Jérusalem (qui n’est jamais mentionnée), l'économie palestinienne s’incarne en Cisjordanie et à Gaza donc le plan américain fait fi du territoire de Jérusalem-Est. 

On ne parle jamais d’un État palestinien, ce qui est une première dans la diplomatie américaine de ne même plus faire référence à un État palestinien. On parle d’un secteur palestinien mais on ne sait pas sous quelle architecture politique il pourrait s’incarner et c’est ce qui fait redouter le pire quand à l'annonce en novembre prochain des paramètres politiques de cet accord. »

Vous parlez du côté politique de la Palestine, est-ce qu’il y a un interlocuteur crédible ?

XG : "Le président : Mahmoud Abbas. Il siège à la tête d’un notoriété palestinienne malgré le dépassement de son mandat depuis huit ans. Il reste extrêmement crédible pour la communauté internationale car il a toujours été un homme engagé en faveur de l’obtention d’un accord de paix ; il est moins crédible en interne puisqu’il a beaucoup réprimé les demandes sociales de sa population mais il reste considéré par les Palestiniens comme un interlocuteur pour parler au reste du monde."

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