Rachid Zerrouki est enseignant en SEGPA à Marseille et sort ce jeudi 27 août son premier roman "Les incasables".

Les élèves possèdent un smartphone ou une télévision connectée mais peu en ont un usage éducatif
Les élèves possèdent un smartphone ou une télévision connectée mais peu en ont un usage éducatif © Getty / Siriporn Wongmanee / EyeEm

Enseignant à Marseille, Rachid Zerrouki publie un livre qui raconte son parcours d'enseignement en SEGPA. Il effectue cette année, sa sixième rentrée, avec la pandémie qui rend son quotidien plus difficile : "J'ai toujours hâte, c'est une rentrée particulière. Mais toutes les rentrées ont leur lot d'angoisses, chaque rentrée est stressante, mais celle-ci s'accompagne en effet de l'angoisse liée au coronavirus. C'est une rentrée qu'on n'est pas près d'oublier, placée sous le signe du gel, du masque et du protocole sanitaire. Je crois que le défi va être d'assurer au maximum la sécurité des élèves et du personnel tout vraiment en évacuant ce stress et cette angoisse liés au coronavirus."

Jean-Michel Blanquer promettait dans une interview dans Le Parisien, une "année normale dans le sens où les cours auront lieu dans l'immense majorité des cas". Une année normale, vous y croyez ? "C'est ce que j'espère. L'année dernière, je trouve que l'apprentissage a été vraiment marqué par le coronavirus qui a été un obstacle majeur. Le distanciel n'a pas été une réponse adaptée à mes élèves qui ont besoin d'une présence physique, humaine pour être mis au travail. Je reste optimiste, j'espère une année normale. Mais il y a des raisons de douter. Je suis dans les Bouches-du-Rhône. La situation est inquiétante à Marseille mais j'espère qu'elle ne deviendra pas dramatique et que l'on ne sera pas obligé de fermer les établissements".

Ces cours à distance, vous le dites, ne marchent pas avec tout le monde. Un chapitre y est consacré dans votre livre qui s'appelle les digital natives. C'est comme ça que vous appelez ces jeunes, et vous dites "on peut savoir jouer à Fortnite mais ne pas savoir se servir d'un logiciel de traitement de texte" : "Exactement. Ce que j'ai tenu à mettre en lumière dans ce chapitre, c'est ce que j'appelle la fracture numérique de second degré. La fracture numérique de premier degré est celle que l'on connait depuis les années 90, elle est liée au matériel. C'est déjà un problème, on en a beaucoup parlé. Mes élèves ont du matériel numérique comme un smartphone ou une télévision connectée, mais très peu possèdent un ordinateur portable. Ça, c'est déjà une fracture numérique de premier degré. Mais effectivement, j'ai tenu à parler de la fracture numérique de second degré qui est liée aux usages qu'on fait de ces outils numériques. On m'a fait lire le livre Petite Poucette de Michel Serres dans lequel il dit que tous les jeunes sont des digital natives, à l'aise avec l'outil numérique et qu'on doit adapter l'enseignement par rapport à ça. Et c'est vrai qu'une fois sur le terrain, on voit que pas du tout. Les élèves possèdent tous un outil numérique, ils savent utiliser Fortnite ou aller sur Snapchat, mais dès qu'ils doivent faire un usage éducatif de cet outil numérique, il y a une vraie difficulté et ils ont du mal avec des taches simples comme ouvrir un navigateur, taper un site sur une barre d'adresse".

Comment récupérer ces décrocheurs ? Comment comptez-vous faire à la rentrée ? "Vous savez, je reste optimiste. Pour moi, les élèves qu'on dit "décrocheurs", vont revenir, je pense que, durant ces derniers mois, on a beaucoup parlé d'élèves décrocheurs, et je crois que la définition qu'on a donnée à ce terme est différente de la définition scientifique. Un élève décrocheur, c'est un élève qui a des difficultés, ce n'est pas un élève qui a séché les cours pendant le confinement et après le déconfinement, ce qui est grave. Un élève décrocheur, c'est quelqu'un qui ne croit plus à l'école, qui ne pense pas qu'elle va pouvoir lui apporter quoi que ce soit et qui la quitte. Je ne crois pas que ces élèves ont quitté l'école. Je pense qu'ils ont eu du mal à revenir. Je pense qu'avec la rentrée, même si on lui donne des airs de normalité, j'espère les récupérer. Le retard pris ces derniers mois ne pourra peut-être pas être récupéré entièrement mais je compte sur la présence de tout le monde. J'ai de l'optimisme et de l'empathie."

L'amour de votre métier transparait largement dans votre livre. On comprend que l'école vous a tout donné à vous, et que vous souhaitez faire de même avec vos élèves que vous qualifiez d'"incasables", ceux qui prennent les coups, qui sont en bas de l'échelle, ceux qui sont au fond de la classe et qu'il ne faut surtout pas oublier : "Exactement, c'est ça la SEGPA, ce sont les gamins qui étaient au fond de la classe en primaire et qui ont subi beaucoup d'échecs, qui sont impuissants. Ils ont tellement essayé, tellement échoué qu'ils ne fournissent plus d'efforts car ils n'y croient plus. Je crois qu'il faut leur redonner confiance, et pour cela, il faut comprendre d'où cela vient et comprendre leurs difficultés". 

Certains rêvent d'être avocats ou médecins, et vous le dites de manière terrible en disant que l'on assiste peu à peu à la mort de leurs rêves d'enfants. Il y a un peu plus loin une question terrible posée par l'un de vos élèves : "Monsieur, pourquoi est-ce qu'on est nuls ?" : "Oui, pourquoi est-ce qu'on est nuls ? Accompagner cette prise de confiance, quand les rêves meurent, c'est ce qu'il y a de plus difficile dans ce métier. C'est une question que se posent systématiquement mes élèves, c'est pourquoi est-ce qu'ils n'y arrivent pas ? La sociologie permet de donner des réponses à ces questions. Mais dans le livre, je m'interroge : est-ce qu'il faut fournir ces réponses sociologiques et qui peuvent être très difficiles à entendre ?"

Ils sont victimes du déterminisme social : "Oui, ce n'est pas facile à dire, et il faut faire preuve de beaucoup de réflexions avant de fournir ces clés sociologiques qui nous permettent de comprendre en tant qu'adultes, mais je ne suis pas favorable à dire ça à de jeunes enfants".

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  • Rachid ZerroukiEnseignant en SEGPA à Marseille, auteur du livre les Incasables
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