Laurence Haïm, journaliste aux USA, et Gregory Philipps, correspondant de Radio France à Washington, sont les invités de Léa Salamé à 7h50. Ils décryptent pour nous les manifestations qui se succèdent partout dans le pays depuis la mort de George Floyd à Minneapolis.

"Le début de la soirée a été très agité devant la Maison Blanche", raconte notre correspondant Grégory Philiips, "avec des manifestants qui, pendant à peu près deux heures, se sont affrontés aux policiers et aux réservistes de la garde nationale. Cette image est quand même assez hallucinante : voir ce nuage de gaz lacrymogène au-dessus du bâtiment présidentiel, et des voitures incendiées à 300 ou 400 mètres seulement des fenêtres de Donald Trump. À 23h locales, le couvre-feu a démarré, et la police a assez rapidement dispersé le groupe de manifestants, on a vu les casseurs s’éparpiller un peu partout en ville. Mais finalement, la soirée s’est terminée plutôt calmement."

Donald Trump a-t-il vraiment été mis à l’abri dans un bunker ? "C’est ce qui se passe en général en situation de crise. Les médias américains affirment que oui, la Maison Blanche a bien été placée en situation de “lockdown” et donc que le président a été évacué."

"C'est un pays qui souffre et une explosion comme on n'en a pas vue depuis longtemps"

Pour Laurence Haïm, il y a aux États-Unis "une explosion de colère". "Il y a la rage, la haine, la déception, la peur, la crise économique terrible avec 41 millions d’Américains qui sont au chômage depuis le début de la pandémie… Il y a un journaliste de NBC News qui disait cette nuit “c’est un cri primaire d’un pays qui n’en peut plus”, d’un pays qui en a assez du confinement, de l’inégalité économique, du racisme, des abus de pouvoir. C’est un pays qui souffre et c’est vraiment une explosion comme on n’en a pas vue depuis très longtemps aux États-Unis."

"Ces inégalités, elles nous explosent au visage, notamment, avec l’épidémie", complète Grégory Philipps. "L’inégalité en matière de santé, avec ces 50 millions d’Américains qui sont peu ou mal assurés. Les gens au chômage depuis 3 mois ont, pour beaucoup, aussi perdu leur mutuelle privée payée par l’employeur. Et puis il y a l’inégalité d’être noir aux États-Unis, elle explose au visage de l’Amérique quand il y a une affaire comme celle de George Floyd. Tout ça cumulé avec un président comme Donald Trump, qui joue la division plutôt que l’unité, ça fait que, à cinq mois de la présidentielle, le pays est en ébullition totale."

"Ça me fait penser à ce qui s'est passé en 1968"

"Il y a un caractère spécial [à ces émeutes], parce que c’est une colère qui se passe partout", analyse Laurence Haïm. "En 1991, à Los Angeles, c’était dans une seule ville. Et là, on a vraiment l’impression que tout explose en même temps. C’est extrêmement relayé, pour la première fois dans l’Histoire américaine, par les réseaux sociaux. Moi, ça me fait penser à tout ce qu’on a pu lire sur ce qui s’est passé en 1968, Martin Luther King avait été tué, deux mois plus tard c’était Robert Kennedy, il y avait eu des explosions de violence dans 100 villes américaines, mais il n’y avait pas les réseaux sociaux. Et c’est ça qui fait la différence, avec aussi, pour la première fois dans l’Histoire américaine, un président qu’on ne voit pas. Il est invisible, Donald Trump, depuis hier : il tweete, mais on ne le voit pas. On pensait qu’il allait venir à la télévision, s’adresser à la nation pour calmer les esprits, mais pour l’instant il reste invisible."

Quel place pour le président américain dans tout ça ? "Donald Trump a dit que la mort de George Floyd était une tragédie, évidemment", explique Grégory Philipps. "Il a quasi immédiatement accusé l’extrême-gauche radicale et les médias de jouer la carte de l’anarchie, avec des considérations politiques en vue de la présidentielle, et MSNBC a révélé qu’il avait appelé la famille de George Floyd, mais que le coup de fil a été très rapide, et en gros qu’il n’a même pas laissé parler le frère de la victime. Trump n’est pas un président empathique, on le sait, mais le choc est tel dans le pays aujourd’hui que même certains de ses conseillers à la Maison Blanche lui disent qu’il faudrait parler, intervenir, endosser enfin ce costume de président rassembleur que, depuis le début de son mandat, Trump n’a jamais vraiment mis."

"Les choses sont allées tellement vite en quatre mois..."

Que peut-il se passer dans les prochains mois, et ces manifestations peuvent-elles influer sur l'élection américaine ? "On va voir dans une semaine où en est l’Amérique", temporise Laurence Haïm. "Et si la pandémie va être enrayée ou si ces milliers de gens qui sont sans aucun confinement en ce moment vont se rendre contagieux les uns les autres. Ce qui est intéressant c’est de voir les sondages : si l’élection présidentielle avait lieu en ce moment, Joe Biden serait à 53 % et Donald Trump à 40 %. Mais vous le savez, ce n’est pas du suffrage universel direct, et Donald Trump a deux choses qui jouent pour lui : l’enthousiasme qu’il suscite pour une partie de l’Amérique, qui reste complètement fanatique de lui,  et Biden apparaît un peu faible par rapport à cela. Ça va dépendre de la violence qu’il y aura ou pas dans ces prochains jours, de la manière dont Trump gère, est-ce qu’il va tomber malade ou pas (parce que je vous rappelle qu’il est sous chloroquine), et de la crise économique."

"Sur l’issue de la présidentielle, je n’en sais rien", reconnaît Grégory Philipps. "Si, il y a quatre mois, vous m’aviez dit que la primaire démocrate allait être chamboulée, qu’on aurait une épidémie à plus de 100.000 morts, que 40 millions de personnes se seraient retrouvées au chômage et qu’on aurait eu une révolte sociale comme on le voit depuis six ou sept jours, je ne vous aurais pas cru. Les choses sont allées tellement vite en quatre mois, il en reste cinq avant la présidentielle, il peut se passer encore des tonnes d’événements. Il y a tellement d’inconnues que c’est impossible de prévoir.

  • Légende du visuel principal: Dans tout le pays, manifestations contre la mort de George Floyd. Ici à Denver. © AFP / Jason Connolly
Les invités
  • Laurence Haïmjournaliste, correspondante du groupe Canal + à Washington
  • Grégory PhilippsGrand reporter, envoyé spécial permanent de Radio France à Washington
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