Alain Minc, économiste et essayiste est l'invité de Léa Salamé à 7h50. Il livre son sentiment sur la crise sanitaire actuelle et le confinement qui en découle.

Le philosophe se dit atterré par la situation actuelle. "Je me sens mal à l’aise devant le fait qu’on est passé d’un confinement très punitif, et dieu sait s’il l’a été, à un déconfinement menaçant et bougon. Avec une espèce de feu d’artifices bureaucratique qui l’accompagne, avec un code pour les entreprises de plus de 20 pages pour expliquer qu’il faut faire attention dans les ascenseurs, un code de plusieurs dizaines de pages pour les maires pour la réouverture des écoles, et au fond avec une espère d’infantilisation alors qu’on ne peut réussir le déconfinement qu’en s’appuyant sur un réflexe de confiance. Au fond, il va bien falloir se faire à l’idée que nous vivrons avec le virus comme nous vivons avec les accidents de voiture. Les 80 km/h, c’est la barrière physique, la ceinture de sécurité c’est le masque : quand on prend une voiture on sait qu’on risque l’accident, mais on essaye quand même de chantonner. Aujourd’hui, les pouvoirs publics ne nous poussent pas à chantonner et ils ont tort : la confiance est le principal facteur de production dans le pays, bien davantage que le capital, et bien davantage que le travail."

"Le pouvoir s’est mis sous la tutelle de ce qu’il estimait être la science"

"Il faut distinguer les médecins traitants et ce qu’on a appelé les scientifiques", assure Alain Minc. "Au début de cette histoire, sidéré comme nous tous par ce qui arrivait, le pouvoir s’est mis sous la tutelle de ce qu’il estimait être la science. Et comme il n’a, pas plus que vous et moi, une connaissance épistémologique ancienne du statut de l’épidémiologie, il a dû croire au début que c’était comme les mathématiques ou la physique quantique. Or au jeu de ce qu’on appelle les sciences dures et les sciences molles, tout ça a fait apparaître l’épidémiologie comme une science assez mollassonne. Quand vous pensez que les deux principaux centres techniques les plus respectés au monde au Royaume-Uni ont sorti des prévisions de morts qui allaient de 1 à 3, que les 5 modèles principaux utilisés aux États-Unis, publiés par le NY Times, avaient des chiffres qui allaient de un à cinq… Or il y a un moment où le pouvoir exécutif a quasiment abdiqué devant le pouvoir scientifique."

Sur le confinement, il va même plus loin : "De la même façon que Clémenceau n’a pas laissé le maréchal Foch fixer les conditions de l’armistice du 11 novembre, il n’appartient pas aux scientifiques de fixer les conditions d’un acte qui est d’abord un acte politique."

"De la même manière que dans la religion catholique, ce qui est à Dieu est à Dieu et ce qui est à César est à César, ce qui est à la science est à la science, et ce qui est à César, c’est-à-dire la politique, reste à César. Bien sûr qu’on prend des risques, mais la vie consiste à prendre des risques ! Quand on regardera tout ce qui vient de se passer avec 5 ou 10 ans de recul, on s’interrogera sur l’immense coup de chaud que la civilisation occidentale a eu. Au fond, on a très peu posé le vrai problème qui est : est-ce qu’à un certain moment, le remède n’est pas pire que le mal ?"

"Évidemment que l'économie va reprendre ses droits"

Car en effet, pour l'économiste, force doit rester avant tout à l'économie. "Bien sûr qu’une épidémie est ravageuse, mais les dégâts qu’une économie à -10 % provoque, les dégâts sociaux, les dégâts en termes de pauvreté, les dégâts en termes sociologiques, les dégâts en terme de vie intérieure… Le gouvernement a très légitimement mis plus de la moitié de la France sous le régime du chômage partiel, mais les chômeurs à temps partiel deviendront, pour une part limitée je l’espère, de vrais chômeurs. Le prix qu’on a payé à cet épisode, est un prix dont on mesurera les conséquences dans des années."

Pour autant, il considère que ce ne sera pas une crise si insupportable que cela. "Je suis toujours optimiste, ce que je considérais abusif c’était la comparaison avec la crise de 29. Si les gouvernements et les banques centrales avaient fait en 1929 ce qu’ils ont fait rapidement aujourd’hui, on n’aurait pas eu l’engrenage fatal qui conduisait à Hitler. Je pense qu’évidemment l’économie va reprendre ses droits, et il faut sortir de l’alternative “l’économie ou la santé”, comme si l’économie c’était une bande de profiteurs. L’économie, c’est la vie. On aborde la vie avec confiance."

  • Légende du visuel principal: Alain Minc © Radio France / Lionel BONAVENTURE / AFP
Les invités
  • Alain Mincconseiller politique, économiste, essayiste et dirigeant d'entreprise français
L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.