La psychanalyste Claude Halmos est l'invitée de Léa Salamé à 7h50. Elle analyse la période que nous vivons actuellement et la perspective du déconfinement.

Pour elle, ce que nous vivons avec le confinement et l'épidémie de Covid-19 "fait partie des souffrances qui viennent non pas de notre vie privée mais de la vie sociale". Or "ces souffrances sont malheureusement trop peu souvent prises en compte. Elles sont d’ores et déjà là : nous sommes aujourd’hui, à la veille du déconfinement, à une sorte de croisée des chemins, un peu dans la même position qu’un sportif qui se prépare à une épreuve. Elle va lui permettre d’aller plus loin mais il doit s’y préparer en sachant qu’il va le faire avec un corps qui vient d’être éprouvé par ce qu’il a subi. Il faut que nous puissions, chacun pour nous et collectivement, évaluer l’état de nos corps et les efforts qu’il va falloir que nous lui demandions pour réussir l’épreuve à venir."

"Dans notre cas, ça veut dire évaluer ce que nous venons de vivre avec le confinement et prendre conscience de ce que le déconfinement va nous demander, en sachant que nous n’avons pas tout à fait conscience de ce que nous venons de vivre, les médecins et les autres. Parce que quand les humains ont quelque chose de trop lourd à traverser, ils ont un moyen de défense qui consiste à ne pas trop ressentir. C’est pour ça qu’en général, on ne voit les effets qu’après. Pour s’armer, c’est très important de le prendre en compte, de savoir dans quel état on est."

"Le déconfinement, nous l'avons tous rêvé comme un retour à la vie normale et ça ne va pas être ça"

"Ça a évidemment été terrible pour tous les gens qui étaient dans des appartements qui étaient déjà trop petits avant, dans des conditions matérielles de pénurie, de difficulté à manger", note Claude Halmos. "Mais même pour les gens qui l'ont vécu dans les conditions correctes, le confinement est une violence pour la tête et le corps. Il y a la privation d'espace, de mobilité, de rencontre, de vie sociale. Une sorte de sentiment d’impuissance, ce qui fait que quelques-uns ont voulu transgresser ce confinement ; un sentiment d’impuissance envers l’autorité qui peut renvoyer certains d’entre nous à des moments d’impuissance dans l’enfance, soumis aux grandes personnes. Tout ça sur fond d'extérieur dangereux où la maladie et la mort rôdaient, une mort présentée sous la forme la plus violente et la plus déshumanisée qui soit. L'idée du déconfinement nous a permis de tenir, mais nous l'avons tous rêvé comme un retour à la vie normale et ça ne va pas être ça."

Que dit la psychanalyste à ceux qui attendent une “libération” le 11 mai ? "Je leur conseille de regarder la réalité en face, ce n’est pas une histoire d’idéologie, c’est une question d’évaluation de la réalité. Il faut se réjouir de ce que le déconfinement nous donne, en profiter au maximum, mais il faut être très conscient que le danger est toujours là, que le virus n’est pas parti, être conscient de tout ce dont il va falloir continuer à nous priver pour encore quelque temps. Ça veut dire qu’il va falloir qu’on apprenne à vivre avec : on peut apprendre à vivre avec, comme en cuisine quand il manque certains ingrédients et qu’on invente de nouvelles recettes. Et il faut se dire que c’est momentané, et on ne peut vivre ça qu’en s’appuyant les uns sur les autres."

Notre rapport à l'autre va aussi changer : "L’autre, on ne va pas seulement l’imaginer porteur de la maladie, il peut l’être réellement. Il y a une réalité. Donc la seule solution, c’est de se considérer non pas comme des individus isolés qui se regardent derrière leurs masques et qui ont peur les uns des autres, mais comme une collectivité de gens qui vont prendre cette peur ensemble et prendre les précautions ensemble."

"Les enfants éprouvent des choses aussi grandes, aussi violentes que les nôtres"

Est-ce que ça va déstabiliser les enfants aussi ? "Bien sûr. Moi je n’ai pas de leçon à donner aux enseignants, leur travail est difficile, mais je pense que là aussi il faudrait un collectif. Il faudrait que dans chaque classe, on puisse le jour de la rentrée et les suivants faire une petite réunion, surtout avec les petits, pour parler de ce que les enfants ont vécu. Ils arrivent là chargés de toute l’angoisse que les adultes ont vécue, de toute celle qu’ils ont éprouvé eux-mêmes. Dans notre société, on ne tient pas assez compte de l’intensité et de la complexité de la souffrance des enfants : on croit que parce qu’ils sont petits, ils éprouvent de petites choses. C’est pas vrai, ils éprouvent des choses à leur mesure aussi grandes, aussi violentes que les nôtres. Il faudrait qu’ils puissent parler de ça, échanger, qu’on leur explique le virus, on peut même en faire un jeu."

Que pense-t-elle enfin du télétravail, de cette rupture de la frontière entre espace privé et espace de travail ? "Je pense qu’il va falloir que dans chaque entreprise, on évalue, que chaque personne évalue. Il y a beaucoup de gens pour qui le fait de ne plus avoir cet extérieur que constitue leur vie sociale a été extrêmement difficile. C’est un extérieur à la vie privée, il y a une espèce d’aller-retour entre les deux. Contrairement à ce que nous pensons, on a à moitié une colonne vertébrale sociale, et à moitié une colonne vertébrale construite dans notre vie privée. Le travail c’est important, mais aussi les rencontres, l’image que les autres nous renvoient… D’ores et déjà le télétravail c’est difficile pour beaucoup d’entre nous, ne serait-ce que parce que la barrière entre le temps de travail et le temps de vie privée ne peut plus être mené de la même façon."

  • Légende du visuel principal: Rentrée des classe, 2019 © AFP / NICOLAS GUYONNET / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP
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