Guillaume Canet et Édouard Bergeon sont les invités de Léa Salamé à 7H50 pour la sortie du film "Au nom de la Terre".

Ce film est un hommage à votre père, un agriculteur, fils d'agriculteurs, qui a fait grandir l'exploitation familiale, puis, épuisé par son travail, criblé de dettes, sombrera dans la dépression et finira par mettre fin à ses jours. Vous dites avoir voulu faire ce film pour lui, pour vous, pour "finir le travail"... 

"Oui, parce qu'aujourd'hui, beaucoup d'agriculteurs souffrent, se battent : un tiers de nos paysans français gagnent moins de 350 euros par mois. Ce sont eux qui remplissent notre assiette, il ne faut pas l'oublier. Moi je me bats pour tous ces agriculteurs qui se battent pour survivre, pour nourrir la France, et pour tous ceux qui sont partis trop jeunes. Mon père est parti il y a 20 ans, il avait 45 ans, je crois que c'est un peu trop jeune. C'est pour cela que j'ai voulu réaliser ce film, qui n'est pas un documentaire, qui est un film de cinéma, où j'ai voulu filmer de beaux moments et magnifier la nature." 

C'est votre histoire, votre histoire vraie... vous dites qu'au début l'écriture du scénario vous brûlait les doigts.

"Oui : ce n'était pas simple. A chaque séance de travail, j'oubliais ce que j'avais écrit à la précédente. On est bien faits, le cerveau ne veut pas voir les choses quand c'est trop dur. Et puis, finalement, on a avancé, le temps est passé, et j'ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce film. C'est cinq ans de travail, cet accouchement. C'est la fin d'une résilience aussi. Moi, aujourd'hui, j'ai posé mon sac à dos de douleurs et de démons."

Guillaume Canet, vous avez grandi dans un milieu rural, votre père était éleveur de chevaux. Forcément, vous êtes sensibilité à la désespérance des agriculteurs. Vous avez dit oui tout de suite ?

"Oui, parce que je savais que j'étais tombé sur le documentaire "Les fils de la Terre" qu'avait réalisé Edouard et qui m'avait bouleversé. Et parce que son histoire est bouleversante, celle de son père, de sa famille, mais ça allait au-delà de cela. J'ai lu aussi ce scénario comme un citoyen, comme un père de famille, et il est vrai que les causes environnementales me touchent et m'importent, mais là, on va au-delà de l'agriculture. Ce qui m'intéressait dans ce scénario, c'est qu'il n'oppose pas les agricultures, la traditionnelle à la biologique. Simplement, il y a un état de fait qui renvoie à des questions importantes où l'on est concerné nous, en tant que consommateur. On a tous une assiette devant nous. Et cette assiette, c'est notre santé. Il faut se poser la question de savoir si ce qu'on a dans notre assiette nous fait du bien. Une chose est évidente, c'est que tout le monde n'a pas le pouvoir d'achat et la possibilité d'acheter bio. Mais il y a aussi une autre agriculture plus raisonnée, plus courte et moins dangereuse pour la santé."

Donc c'est vraiment un film engagé que vous avez voulu faire...

"Voilà. Et moi c'est ce qui m'a touché : le fait de me dire qu'il faut alerter la population, que des gens n'ont pas la possibilité de choisir ce qu'ils mangent, mais que beaucoup d'autres l'ont, ce choix-là. Qu'on peut consommer autre chose. Et surtout, qu'on arrête d'importer des produits de l'étranger qui sont souvent de la merde, alors qu'on produit en France des produits d'exception que l'on exporte." 

L'histoire du film, c'est celle de Pierre qui revient en France pour reprendre l'exploitation familiale... quinze ans plus tard, il faut la moderniser, l'agrandir, et il y a cet échange entre Pierre et son père, où l'un dit que nous sommes devenus des entrepreneurs, et son père répond que non, nous sommes des paysans...

"J'ai voulu faire un film sur la transmission de la terre sur trois générations : le grand-père, le père, le fils. Moi je suis le fils. Le grand-père, c'est la génération des 30 glorieuses. Il faut produire, on travaille, on modernise et on gagne de l'argent. On créée des outils, on les transmet au fils... et là on arrive en 1992, l'économie de marché, le marché intérieur, la bourse de Chicago qui fixe tout, et on est obligé de se diversifier pour faire bouillir la marmite. C'est une catastrophe pour cette génération-là qui travaille toujours plus, qui perd son bon sens paysan. 

Et puis il y a cette génération, la mienne. Moi je suis parti. Mon père m'avait dit : "Travaille bien à l'école et tu choisiras ton métier..."

"Et tu mérites d'avoir une vie meilleure que la mienne : ne sois pas paysan"...

"C'est ça. J'avais des parents qui avaient compris qu'il fallait que l'école représente notre ascension sociale. Car eux n'avaient pas choisi leur métier". 

Vous montrez tout, l'isolement, Pierre sombre dans l'alcool, les médicaments, la dépression... et le drame. Sans déflorer la fin du film, pouvez-vous nous dire ce que cela représente pour vous ?

EB: "Les agriculteurs français sont vraiment isolés, parce qu'ils sont très incompris aujourd'hui. Mon père souffrait de l'image qu'avait le grand public des agriculteurs."  

GC : "On les traite d'empoisonneurs, aujourd'hui, alors que ce sont eux qui sont les premiers empoisonnés aussi." 

EB :"Il disait qu'il en avait marre de ce métier, et il s'est isolé. Lui qui avait un caractère fort, il a plongé encore plus fort dans un mal-être. C'est pour cela qu'aujourd'hui nous soutenons une association qui s'appelle Solidarité paysans, qui fait un travail incroyable de veille et d'accompagnement des agriculteurs en détresse."

Il y a un suicide par jour chez les agriculteurs, c'est une véritable tragédie. Pour vous, Guillaume Canet, c'est de la non-assistance à personne en danger. 

GC : "Oui, parce que clairement, je pense qu'on alarme les gens sur les accidents de la route et on a bien raison. Mais là, on a un fléau vraiment important. Il n'y a pas de pays sans paysan. Et nous sommes en train de perdre tous nous paysans. Ils ne peuvent pas s'en sortir, ils sont dans une situation totalement inextricable. Ca ne sert à rien de leur taper dessus." 

Mais les écolos veulent interdire tout de suite les pesticides par exemple...

"Ce n'est pas ce que je dis. Ce que je dis, c'est qu'il est important qu'aujourd'hui, des agriculteurs qui veulent se mettre au bio puissent avoir des aides. Les aides ont été bloquées pendant trois ans. Apparemment, elles repartent, ce qui est très bien. L'important c'est de ne pas opposer les agricultures. Si certains agriculteurs veulent continuer à faire du conventionnel, soit : ça les regarde et ils ont le droit de le faire. Maintenant, il faut qu'une autre agriculture puisse exister en face. Ca, c'est important. On nous accuse d'avoir un discours d'écolos bobos : je m'en fous de ça. Ce n'est pas mon problème, ça m'importe peu. Ce qui m'importe, en revanche, c'est que les gens sachent de quoi on parle : certaines personnes ne savent pas, et ce qui serait bien c'est qu'elles s'informent. Quand on voit par exemple le nombre d'agriculteurs empoisonnés par leurs pesticides : les fongicides, ça tue le vivant, donc ça tue l'homme." 

"Après, il y a une agriculture qu'on est bien obligés d'accepter, qui existe, qu'on ne pourra pas éradiquer du jour au lendemain. Evidemment, il y a des agriculteurs qui ont envie de ne pas utiliser des pesticides, mais ils ne le peuvent pas maintenant." 

Edouard, vous avez métamorphosé dans votre film Guillaume Canet, il est chauve, il fume à nouveau...

EB : "La veille du tournage, je suis arrivé avec les bottes de mon père, et je les lui ai données. C'était un long travail d'échange autour du scénario, je lui ai fait voir des photos de famille, des vidéos, il y a eu un travail de partage, et Guillaume a voulu prendre le rôle jusqu'à ressembler à mon père. Guillaume n'est pas arrivé là par hasard : il a l'âge de mon père quand il est parti, il a des convictions, il sait reculer un tracteur et manier une fourche. Même s'il y a un côté naturaliste, c'est un film de cinéma. Comme le débat sociétal croise ce film, j'espère qu'on va tous s'y retrouver". 

  • Légende du visuel principal: Guillaume Canet et Édouard Bergeon © Céline Villegas
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