Jodi Kantor est journaliste d'investigation au New York Times, qui a publié, avec sa collaboratrice Megan Twohey, "She Said, L’enquête qui a révélé l’affaire Weinstein et fait exploser le mouvement #MeToo" . Elle revient sur la genèse de cette grande enquête qui a lancé le mouvement Me Too, d'Hollywood au monde entier.

Sur ce que signifie le titre de ce livre qui raconte l'enquête du New-York Times qui a révélé le scandale Weinstein et enclenché le mouvement planétaire Me Too : "Le titre 'She said' (Elle a dit) : dans ces deux petites mots, on a tout un univers, ce sont des histoires que, parfois, on ne va pas raconter en tant que femme. On a souhaité parler à des victimes de Weinstein, et juridiquement, elles n'avaient pas le droit de nous parler même s'il s'agissait de leur vie personnelle".

"On a cherché des preuves, remonté tous les réseaux financiers"

La difficulté principale de cette enquête fut de convaincre les protagonistes de parler, de raconter leur expérience, aussi intime soit-elle : "La raison qu' on avait d'écrire ce livre, c'était pour vous vous emmener avec nous. Du tout début, quand la première actrice ne veut pas parler et tous ces moments jusqu' à la confrontation finale avec Weinstein dans les locaux du NYT, nous les partageons avec vous". 

"Les femmes ont parlé de différentes manières : partager son histoire avec un journaliste en off, et dans un deuxième temps, et c'est le plus dur , décider de raconter son histoire à visage découvert"

"Nous avons montré aux femmes qu'elles n'étaient jamais seules, que ce qui les torturaient dans leur intimité, nous le partagions. Ça nous a été possible en utilisant le journalisme d'investigation, on a fait un travail d'enquête, on a cherché des preuves, remonté tous les réseaux financiers, la manière dont il a fait pression sur les femmes pour qu'elles se taisent". 

"Les deux premières femmes, Laura Madden et l'actrice Ashley Judd, qui se sont décidées à parler, on leur a dit 'On a des tonnes de preuves, donc ce ne sera pas votre parole contre celle de Weinstein' : c'est comme cela qu'elles se sont décidées à parler. Mais l'actrice Ashley Judd a risqué sa carrière, donc : quel courage ! "

Une scène de film

À propos des preuves recueillies par les journalistes, il y a celles avancées, lors d'une rencontre avec Jodi Kantor, par Irwin Reiter, ex-comptable de la compagnie de Weinstein, qui laisse un mémo lisible dans son portable, une note rédigée par une collaboratrice de la compagnie, délibérément ouvert sur la table pendant qu'il s'absente, pour que la journaliste puisse le photographier : 

"Il avait été épouvanté par le comportement de Weinstein, sa crainte c'était qu'une autre femme soit agressée, et il voulait s'y opposer. Donc il y a avait ce document, un mémo, rédigé par une jeune femme quelques années auparavant, et qui décrivait l'ambiance de harcèlement sexuel qui régnait au sein de l'entreprise. Pour encourager Irwin, j'avais apporté d'autres infos, l'histoire des actrices, et je lui ai dit 'Lisez ceci" : il a lu, il a été bouleversé. Quelques minutes plus tard, je lui dit : "Est ce que je pourrais regarder le mémo"? Il a posé son téléphone, m'a regardé et dit : "Je vais aller aux toilettes" et il a laissé son téléphone posé sur sa chaise. J'ai fait une capture d'écran rapide et veillé à ce que tout soit en ordre quand il est revenu".

"Ce qui était incroyable, c'est que cette jeune femme disait : 'Il y a une ambiance généralisée de harcèlement sexuel dans cette entreprise'. C'était vraiment sa manière de fonctionner, à Harvey Weinstein".

La déferlante #MeToo

"On ne s'y attendait absolument pas. On m'en a fait, des leçons avec condescendance, en nous disant 'Vous n'allez pas y arriver, et même si vous y arrivez, ça n'intéresse personne, la promotion canapé, ça fait partie d'Hollywood, tout le monde sait que Weinstein fait ça et tout le monde s'en fiche'". 

"En regardant dans le rétroviseur, il est facile de dire aujourd'hui que forcément ça allait se passer...En réalité, rien de tout cela a été orchestré au préalable. Ça a été la résultante de décisions prises par des femmes vraiment courageuses".

"Tout a changé et rien n'a changé "

"C'est un peu le paradoxe : tout a changé et rien n'a changé aux États-Unis, sans aucun doute, et même en France. Aux États Unis, il y a des centaines d'hommes qui ont perdu leur place , ça ne s'était jamais vu dans l'histoire. Dans le même temps, la législation n'a pas changé aux États Unis, tout ce qui protège le harcèlement sexuel n'a pas bougé sur la plan législatif. Il faut aussi penser aux femmes qui sont les plus vulnérables, qui gagnent peu d'argent. Vous pensez à une serveuse qui est confrontée à des mains baladeuses, c'est tous les jours ! Qu'est ce qui a vraiment changé pour ces femmes, ces trois dernières années? Ça n'est pas si évident du tout".

►Aller plus loin : "She Said, L’enquête qui a révélé l’affaire Weinstein et fait exploser le mouvement #MeToo" (éditions Alisio) - Prix Pulitzer.

  • Légende du visuel principal: Jodi Kantor © AFP / Dia Dipasupil
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  • Jodi KantorJournaliste d'investigation au New York Times
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