Isabelle Adjani, actrice, pour "Soeurs", film de Yamina Benguigui avec Rachida Brakni et Maïwenn, qui sort en salle mercredi 30 juin, est l'invitée de 7h50.

Ce film, "c’était un partage avec Yamina Benguigui, algérienne de père et de mère, et moi de père puisque ma mère était allemande", raconte Isabelle Adjani. "Elle tenait beaucoup à ce que ses actrices aient un lien authentique avec l’Algérie. Les trois personnages sont trois visages différents de la relation avec l’Algérie : mon personnage est auteur, dramaturge, metteuse en scène, elle représente ce désir de s’extraire, sans violence. Elle agit pour ses fonctions de réconciliation avec son passé. Rachida Brakni, elle, est une citoyenne française exemplaire, républicaine, maire… Elle n’est pas là pour qu’on lui rappelle ses origines. Et Maïwenn, elle, est beaucoup plus fracturée, il y a cette histoire de l’irréconciliable entre l’Algérie et la France, une schizophrénie… Pour moi, c’est le personnage le plus douloureux."

"On était toutes les trois à vivre quelque chose presque séparément les unes des autres. On n’a pas échangé, y’avait pas de dîner, de déjeuner, de moment passé ensemble à parler de ce qu’on ressentait à être là. L’intensité de ce moment-là, je le ressens en regardant le film beaucoup plus que pendant qu’on le faisait."

"On a été élevées par des pères pour qui dire, c’était trahir"

Qu'en a-t-elle retenu ? "J’en ai tiré l'acceptation d’une partie de la vie de mon père dont j’ignore tout, puisqu’il y a une famille sur place qui existe mais que je connais peu. Pour moi, ce sont des morceaux plus diffus que ceux que Yamina a pu recoller, parce qu’elle a une réalité familiale dans l'histoire de ce film. On a été élevées par des pères pour qui dire, c’était trahir. En racontant, on révèle, donc on est des traîtres !"

"Les phrases que j’ai le plus entendues lorsque j’étais enfant, c’était “ne te fais pas remarquer”", explique la comédienne. "C’était la première politesse. Ne pas se raconter, ce qui est devenu très acrobatique pour moi lorsque j’ai commencé à faire des interviews. J’étais très malheureuse parce que je me sentais déchirée. Je partais dans un coin pour pleurer, par épuisement de l’exercice de refoulement, et parce que j’avais l’impression d’avoir trahi mon père, juste en étant un peu moi-même à certains moments."

"Je suis toujours étonnée par les gens qui prétendent qu’à un certain moment, il faut qu’on en ait fini avec les traumas de son passé. C’est pas vrai : en réalité, on passe sa vie à essayer de guérir de choses qui sont engrammées de façon un peu menaçantes."

"Je ne sais pas si je me suis sentie jamais entièrement comprise", regrette Isabelle Adjani. "J’ai fait le deuil de ce désir essentiel grâce au jeu, à l’écrit, au texte, parce que je m’y retrouvais. En faisant du théâtre et du cinéma, j’ai pu aborder un nouvel espace de liberté."

"Si je pensais que je n’avais plus rien à prouver, j’aurais déjà arrêté"

Être une star, l'une des dernières en France, "c’est quelque chose qui nous échappe, tout comme les gens que la caméra aime plus que d’autres : c'est injuste mais ça existe. Moi, elle m’aime encore bien."

"Si je pensais que je n’avais plus rien à prouver, j’aurais déjà arrêté", avoue-t-elle. "Quand j’avais 20 ans, je me disais que j’arrêterais à 40. Comme j’ai pas fait tous les films que je croyais faire, parce que la vie m’a imposé d’autres obligations qui m’ont coupé un rythme qui m’aurait permis de faire mon dû. Maintenant je me sens un peu coincée, un peu tenue de continuer jusqu’à ce que je me dise “bon, là, ça va, j’ai fait les quelques films qui justifient qu’une bonne partie de ma vie se soit passée à être actrice”. Dustin Hoffman disait “j’ai passé plus de temps à être acteur qu’à être un être humain”, moi j’ai passé plus de temps à être un être humain qu’à être actrice."

  • Légende du visuel principal: Isabelle Adjani © AFP / FRANCOIS GUILLOT / AFP
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