Coco, dessinatrice de presse à Charlie Hebdo, et le philosophe Raphaël Enthoven sont les invités du grand entretien d'Ali Baddou à 8h20. Ils publient une bande dessinée, adaptation du classique de philosophie "Le Banquet" de Platon.

C'est leur première bande dessinée, pour l'une comme pour l'autre. Coco et Raphaël Enthoven cosignent leur adaptation du "Banquet", écrit par Platon aux environs de 380 avant J.C. La trame : une beuverie, et plusieurs personnages (dont Socrate) qui doivent penser le plus bel éloge possible de l'Amour. Avec un écho toujours terriblement actuel. 

"L'un des plus beaux épisodes, c'est celui du mythe d'Aristophane", expliquent les coauteurs. "En lisant ce mythe, on retrouve tous les moments de la vie où l'on a cru que l'autre était notre moitié, et que sans lui, on est séparé de nous-même. On a tous aimé de cette façon-là", détaille Raphaël Enthoven.

Selon Aristophane, nous étions des boules que Zeus a coupées en deux. Apollon nous a cousus et a créé le nombril, né d’un coup de foudre. Les individus cherchaient leur moitié et dépérissaient. Alors Zeus a mis les organes de la génération sur le devant pour que, faute de faire boule pour l’éternité, on puisse s’emboîter un peu... et retrouver l’illusion de la fusion. C’est comme ça qu’il explique le désir fou, l’amour, c’est magnifique.

Et c'est, selon le philosophe, "d'autant plus élégant de la part de Platon qu’Aristophane a historiquement joué un rôle dans la condamnation à mort de Socrate".

"On ne peut pas représenter la beauté"

L'une des difficultés rencontrées par Coco pour transposer le récit de Platon en BD, c'est la représentation de la beauté : "Raphael m'a dit que la beauté c’est abstrait, qu'on ne peut pas la représenter comme ça, si ce n’est par l’éblouissement de celui qui la voit, qui la regarde". "Le problème auquel Coco a été confrontée est typiquement platonicien : pour Platon la beauté est au-delà de la représentation, il faut penser la beauté elle-même. Mais le problème c’est que quand on la pense pour elle-même, on de la pense au-delà des formes", rajoute Raphaël Enthoven.

Un autre récit intéressant est celui de la liaison entre Socrate et Alcibiade : "Socrate est très laid, Alicibiade est très beau. Ce dernier propose de sa beauté en échange d’un peu d’intelligence. Socrate répond que c’est échanger du cuivre contre de l’or. (...)On a mieux à faire que faire l’amour : on va utiliser notre amour pour produire des choses belles, aller vers la beauté. Certains disent que c’est un amour platonique, qui ne veut pas s’abîmer dans le physique et s’élever au-delà de ça. D’autres disent que deux êtres qui s’aiment sans faire l’amour, ils sont très cons", résume Raphaël Enthoven. Et Coco s'amuse : "Alcibiade et Socrate, c'est l'opposition du mec beau mais con et de l'autre très intelligent et très moche". 

Avec cette histoire, "Le Banquet" fait-il l'apologie de l'homosexualité ? "Ce serait anachronique", répond Raphaël Enthoven, qui rappelle que "dans la Grèce antique, l’homosexualité, la sexualité, n’était pas un problème (...). Mais quand deux hommes étaient ensemble, l’impossibilité de se reproduire les mettait en situation, selon Platon, de produire autre chose que des enfants : des lois, des discours, des initiatives". 

Ce qui est beau, c’est une fécondation d’un individu par l’autre, mais non sexuée. 

Coco, qui a beaucoup dessiné sur le Mariage pour Tous dans Charlie Hebdo, se souvient : "Quand il a fallu dessiner des hommes qui s'aiment, j'étais contente : une France réac s’est opposée à cette idée, et là, je pouvais les dessiner de façon naturelle". Raphaël Enthoven va dans le même sens : "Ce qui est amusant c’est que cette France réac dont parle Coco est aussi une France qui déplore le fait qu’on ne lise plus les classiques à l’école. Mais si on lisait ce classique-là, cette France réac se retrouverait le bec dans l’eau". 

Interrogé sur la question de la laïcité, Raphaël Enthoven prône une liberté d'expression : "Il serait monstrueux d’interdire le voile, comme il serait monstrueux d’interdire qu’on le critique. Voilà la ligne de crête. C’est très compliqué de défendre la possibilité de porter le voile sans être taxé d’islamo-gauchisme, et c’est très compliqué de dire qu’on n’aime pas ça sans être identifié à des positions fascistes grotesques, vieille France. Comment tenir la crête républicaine entre le communautarisme et une conception antédiluvienne du pays ? C’est très compliqué. On fait l’objet d’une double vindicte". 

Coco y ajoute la notion de féminisme : "Je suis pour l’égalité homme femme, et je ne peux pas défendre un vêtement politique qui veut que la femme couvre ses cheveux pour ne pas tenter l’homme. Je crois que c’est naturel de pouvoir être libre de critiquer. J’ai envie de me placer du côté de la femme qui se libère". 

Je me questionne sur les femmes qui portent le voile. 

Raphaël Enthoven ajoute : "C’est un féminisme problématique : on est en présence, avec l’intersectionnalité, l’impression que les luttes doivent converger, qui a eu sa pertinence à son apparition, est mise au service d’une minoration du féminisme au nom de l’antiracisme. Le combat contre le voile est immédiatement indexé sur du racisme, et l’enjeu c’est donc de neutraliser au nom du racisme une parole qui est pourtant libératrice pour les femmes".

Enfin, le philosophe, qui a affronté Eric Zemmour dans une émission de télévision cette semaine, défend sa position : "Il me semble très important qu’Eric Zemmour puisse débattre et avoir des interlocuteurs, et il incarne une vision du monde que je combats de toutes mes forces, à laquelle je n’adhère en rien et dont j’ai l’impression qu’elle prospère à chaque fois qu’on la condamne et qu’on veut la bâillonner. Il faut qu’il parle. Tous les jours ça me semble excessif, mais il faut qu’il parle et qu’il trouve face à lui des gens pour lui répondre". 

  • Légende du visuel principal: La dessinatrice Coco et le philosophe Raphaël Enhoven, invités du Grand entretien de 8h20 le 1er novembre 2019 © Radio France / France Inter
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