Emma Haziza, hydrologue, fondatrice et présidente du centre de recherche Mayane, est l'invitée du Grand entretien de France Inter.

Cet été, la France manque d'eau. Un constat qui a surpris y compris les spécialistes : "On ne l'avait pas vu venir, parce qu'on a eu un hiver particulièrement chaud mais avec malgré tout de bonnes entrées de pluie, venues recharger les nappes profondes", explique l'hydrologue Emma Haziza, fondatrice et présidente du centre de recherche Mayane. "On s'attendait, avec cette masse d'eau excédentaire, à démarrer 2020 en se disant qu'on ne revivrait pas la situation historique de 2019".

La situation a basculé à travers deux phases, selon la chercheure : "La première phase a débuté le jour du confinement : la reprise de la végétation, qui demande énormément d'eau pendant le printemps. A ce moment-là, nous avons eu un temps extrêmement sec, extrêmement beau, qui a suffi à faire que cette reprise des masses d'eau souterraines (...) a très vite suffi, et à la fois nous a fait arriver à une certaine limite". La deuxième phase est celle de l'été, où "il n'y a quasiment pas eu une goutte d'eau dans le ciel de certaines villes en France". 

"Aujourd'hui, on ne peut plus nier la question du changement climatique : on est en train de vivre cette réalité", explique-t-elle. Et si l'homme est l'espèce vivante la plus capable de s'adapter à ce type de changements, "on est face à des populations aujourd'hui extrêmement sédentaires, et nos sociétés n'ont plus l'expérience de cette modification aussi rapide. En quatre ans les choses ont changé : depuis quatre ans, on bat des records historiques permanents".

Les rivières, en France, disposent d'eau même quand il ne pleut pas, car "elles sont alimentées par ces milieux souterrains quand il n'y a pas de pluie. Le problème, c'est que lorsque ces milieux souterrains manquent d'eau eux-mêmes, il ne peuvent plus apporter d'eau à ces milieux superficiels que sont les rivières", explique Emma Haziza. Ainsi, la situation aujourd'hui est de 17% de rivières à sec en France. "L'année dernière, on était arrivés, à la fin de cette période, à 30% de rivières sèches. On peut s'attendre à voir nos rivières se tarir au fur et à mesure du temps, et le problème, c'est que quand on laisse ce tarissement se faire (...) les nappes sont toujours plus fragiles"

La consommation d'eau à la maison a-t-il une part importante dans la consommation globale en France ? "Elle est extrêmement minime : j'entends très souvent des discours très culpabilisateurs qui disent de ne pas prendre de bain, de prendre des douches... Ce n'est pas ce qui pose le plus problème aujourd'hui. Les deux plus gros consommateurs d'eau en France sont clairement les systèmes industriels et l'agriculture, qui peut utiliser 80% de l'eau pendant les périodes estivales", détaille Emma Haziza. 

"Malgré tout, l'eau que nous utilisons est de l'eau potable, traitée, ce n'est pas quelque chose de naturel d'avoir de l'eau au bout du robinet. Nous, on s'y est habitués, mais en 2019, on a eu jusqu'à cent jours de rupture d'approvisionnement dans certaines villes, qui ont été alimentées par camions citernes : ce n'est plus un scénario de science-fiction", estime-t-elle. En revanche, "le gros travail à faire, et là où l'appui politique peut se faire, c'est travailler sur les solutions pour diminuer l'utilisation de l'eau au niveau des systèmes agricoles". 

La création de retenues d'eau, dont le gouvernement a annoncé qu'il allait soutenir l'intensification, est-elle une bonne solution ? "Ce n'est pas vivable sur le long terme : faire des retenues d'eau, c'est enlever de l'eau aux masses souterraines. Et c'est ne pas permettre un bon équilibre, une équité, entre les différents agriculteurs : lorsque vous allez créer une retenue pour donner de l'eau à certains, d'autres, ceux qui ont besoin de puiser dans les nappes, n'auront plus d'eau", affirme Emma Haziza.

Ces mesures sont des mesures tampon, des solutions, un pansement que l'on met sans rechercher ni traiter les causes.

  • Légende du visuel principal: Vue aérienne de Maisons-du-Bois-Liévremont, où le Doubs est asséché, le 31 juillet. © AFP / Sébastien Bozon
Les invités
  • Emma HazizaHydrologue, fondatrice et présidente de Mayane