Pierre-Henri Tavoillot, philosophe, est l'invité du grand entretien de Nicolas Demorand à 8h20.

Pierre-Henri Tavoillot
Pierre-Henri Tavoillot © Radio France / France Inter

Pour le philosophe, le "grand débat national" n’est pas une politique délibérative, un examen des choses pour une prise de décision, c’est une sorte de portrait de la société, ça correspond aux cahiers de doléances de la Révolution. Ce que révèlent les premiers résultats, encore très incertains, c’est que ce portrait est très fragmenté. Or le président représente par définition l’intérêt général, il doit trancher, alors qu’il y a toute une série de thèmes, très importants pour la Nation, qui n’apparaissent pas dans le débat, comme l’endettement et la situation du budget. Je ne sais pas comment on va passer de la multitude de réponses à la décision. Je pense que le pari qu’il a fait au départ, c’est que le débat allait le conforter dans les réformes qu’il comptait faire.

Aux yeux de Pierre-Henri Tavoillot, "Macron est clair sur tout, sauf sur ses priorités… C’est le « en même temps » qui fait problème, l’articulation entre un certain nombre de contraintes. Par exemple, sur les questions de changement institutionnel, je partage le diagnostic du président qui consiste à dire que le vrai problème de la démocratie française, ce n’est pas la crise de la représentation, mais l’impuissance publique. Dans démocratie, il y a demos – peuple, et kratos – pouvoir. On dit qu’il faut plus de demos. Je pense qu’il faut plus de kratos – plus de pouvoir, il faut plus d’efficacité, sans sombrer dans la dérive de ce que l’on appelle les démocraties illibérales. "

L'essayiste pense que "nous, citoyens, apprenions à râler un peu moins, et à obéir un peu plus. Il faut avoir l’audace d’obéir. Nous vivons dans un abus de contre-pouvoirs. On a longtemps pensé que le pouvoir était dangereux et qu’il y avait des abus de pouvoir. Il me semble aujourd’hui que nous sommes dans une situation d’abus de contre-pouvoirs. La citoyenneté, c’est le fait de pouvoir vivre avec les autres. Or, vivre avec les autres, cela veut dire à moment donné réfréner son ego. Obéir, ça ne veut pas dire se soumettre, étymologiquement ça veut dire prêter l’oreille. La citoyenneté c’est avant tout de l’obéissance. L’insoumission, la désobéissance civile c’est très sympathique, mais ça nous empêche de vivre ensemble."

Le philosophe poursuit "Le peuple n’est pas une figure à identifier,  ce  n’est pas un visage. L peuple est un concept, la capacité collective d’agir. Le peule est une méthode qui passe par quatre moments. Pour qu’il y ait peuple en démocratie, il faut qu’il y ait des élections, de la  délibération, des décision et de la reddition de comptes. Si ces 4 moments sont réunis, on est sur qu’on est en démocratie et qu’il y a peuple démocratique. En France, la dimension « décision » est trop faible, il y a une crise du pouvoir exécutif, pas de la démocratie représentative.

Pour Pierre-Henri Tavoillot, "Il y a une hypertrophie de l’administration, du droit, mais pas du pouvoir politique. Jamais, nous autres citoyens, n’avons été mieux représentés. Nous connaissons la société ! Le moindre soupir, éternuement de chaque citoyen est scruté par des analystes de la société et par les élus. Ce n’est pas la crise de la représentation, mais du sentiment de représentation. Ce sentiment, au fond, c’est une crise de la décision collective, de la capacité collective d’agir. Et si on se trompe de diagnostic, ce qui est le cas en ce moment, on va prendre des mesures qui vont aggraver cette impuissance publique."

Pour lui, l’élection est aristocratique par définition. "Quand on élit, on élit des élites. Comment, dans une démocratie représentative, critiquer les élites que nous avons nous-mêmes choisies ? Si on veut se passer d’élites, on sort de la démocratie et on rentre dans un système qui est l’anarchie. "

Des institutions qui résistent à vingt semaines de protestation, ça marque la robustesse. Les « gilets jaunes » représentaient une partie de la population qui était oubliée du débat médiatico-politique. On peut considérer que ce mouvement des « gilets jaunes » intègre cette population aux institutions. Il y a une part de protestation qui demeure, mais une grande part qui s’estime désormais entendue, écoutée, en tout cas aperçue, ce qui est déjà ça.

Le philosophe a trois objections contre le RIC :

Pour lui, le cœur du problème, "c’est la confiance à l’égard des élites. S’il y a suspicion à l’égard de la neutralité, de la probité et du fait que les pouvoirs en place travaillent à l’intérêt général, il est clair que l’obéissance peut être remise en cause."  

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