La philosophe Élisabeth Badinter est l'invitée du Grand entretien de la matinale. Elle publie : "Les conflits d'une mère" aux éditions Flammarion.

Sur l'ancien président Valéry Giscard d'Estaing, elle rappelle que "ce qu’il a fait pour les femmes est considérable". "Non seulement il a nommé cinq femmes ministres (c’était la première fois), non seulement il crée un ministère de la Condition féminine, non seulement il y nomme des femmes remarquables comme Simone Veil ou Françoise Giroud, mais aussi il a permis à Simone Veil de soutenir la loi sur l’avortement et de libérer les contraintes de la contraception. Autrement dit, Giscard d’Estaing a libéré la sexualité féminine, et c’est extrêmement important."

"C’est comme s’il répondait aux demandes de mai 68 et des féministes. C’était très gai, les gens et les jeunes en particulier étaient très contents de voir ces mesures."

Marie-Thérèse d'Autriche, "une autre forme de maternité"

Dans son livre, elle raconte l'histoire de Marie-Thérèse d’Autriche (la mère de Marie-Antoinette), "première femme qui gouverne l’empire des Habsbourg, elle n’est pas la femme de l’empereur, c’est l’empereur qui est son époux". "J’ai été frappée de voir l’activité incroyable qu’elle avait, elle pouvait travailler 15 heures par jour, a mené deux guerres de sept ans, elle a réformé en profondeur l’Empire… Et en plus, elle a fait 16 enfants en 19 ans. Je me suis demandé comment cette femme a pu élever en même temps ces enfants, de la façon dont elle l’a fait, jusque dans le détail."

"Elle inaugure une autre forme de maternité : cette mère veille à tout, alors que les autres souveraines ne s’occupent jamais de leurs enfants. Ils peuvent mourir, on n’en fait pas toute une histoire ! Marie-Thérèse, elle a l’entraille maternelle, elle est attachée à chacun et veille sur eux. La nuit, il faut la réveiller au moindre petit malaise d’un enfant ! Et surtout, elle pleure toutes les larmes de son corps lorsque l’un meurt. C’était tellement nouveau qu’on peut se demander d’où elle a sorti ça, puisqu’elle n’avait aucun modèle antérieur."

"Ce qui est fascinant", pour la philosophe, "c’est de voir qu’à une époque où l’enfant ne compte pas pour les parents, elle va incarner une rupture dans l’histoire de la maternité, à tel point que son modèle va devenir la norme, jusqu’au début du XXe siècle."

Un style très contemporain, finalement : "Cette question, “suis-je une bonne mère”, qui marque une angoisse de bien faire, une possibilité de culpabilité maternelle, elle est vraiment contemporaine. Aujourd’hui, je ne sais pas quelle mère ne se pose pas la question à un moment. Les femmes travaillent, elles ont de plus en plus des postes importants, ce sont des petites Marie-Thérèse, la problématique est la même : est-ce que j’en ai fait assez, est-ce que je ne me suis pas trompée ?"

Un personnage pas vraiment "féministe"

Pourtant, paradoxalement, Marie-Thérèse d'Autriche "a élevé ses filles à être de bonnes épouses qui surtout ne feront pas de politique, et qui sont là uniquement pour prendre soin de leurs maris : comme discours féministe, bon. Les garçons étaient élevés pour être des hommes de pouvoir. Or ce qui est intéressant, c’est que trois de ses filles vont faire de la politique, comme leur mère, qui leur avait interdit !"

Sur Marie-Antoinette, Élisabeth Badinter rappelle que "sa mère ne s’en est pas beaucoup occupée, c'est une des enfants les moins investis par la mère". "Elle l'appelle “la légère” parce qu’elle la marie avec le futur Louis XVI, et qu’elle se rend compte deux ans avant le mariage que sa fille n’a pas vraiment été élevée, qu’elle sait à peine écrire, et qu’elle n’aime qu’une chose, c’est s’amuser. Elle se rend compte qu’il y a une légèreté chez cette petite fille, mais elle est charmante. Elle part de Vienne à 14 ans et demi, sans avoir vraiment été formée."

"Le père, c’est un tendre, peut-être plus féminin qu’elle, qui adore ses filles, qui les aide… Les filles ont adoré leur père, alors que les garçons l’ont presque méprisé parce qu’il n’avait pas la virilité qu’on attendait d’un homme."

Loi séparatisme : "Ça me semble aller dans le bon sens"

Répondant à un auditeur qui lui demandait “comment elle gardait son calme” face aux questions de laïcité, elle répond qu'elle ne le fait plus : "Il faut garder son calme, même quand on ne veut pas vous entendre, mais je pense qu’aujourd’hui il est temps de taper sur la table, d’avoir un combat idéologique plus fort."

Pour elle, la loi séparatisme "semble aller dans le bon sens". "Cette initiative est tardive, j’espère pas trop tardive. J’ai le sentiment qu’on est prêt à réagir, et que ça n’ira pas en douceur. L’islamisme politique a beaucoup d’influence, sur une partie des musulmans, ils ne vont pas se laisser réduire sans réagir fortement."

La philosophe estime que c'est essentiel pour uniformiser à nouveau la nation : "Le problème, encore plus aujourd’hui qu’hier après une vaste immigration et l’arrivée d’immigrés venant de mondes différents, c’est justement pour unifier d’accepter dans certaines circonstances, comme à l’école, d’oublier son origine pour embrasser la nation. Ouvrir ses oreilles pour savoir ce qu’est cette nation et comment elle fonctionne."

  • Légende du visuel principal: Elisabeth Badinter © AFP / JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN
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