Jerôme Fourquet, politologue et directeur du département Opinion de l'Ifop, est l'invité du grand entretien de Nicolas Demorand et Alexandra Bensaid à 8h20.

Jerôme Fourquet, Le politologue et directeur du département Opinion de l'Ifop Jérôme Fourquet publie L'archipel français, aux éditions du Seuil. Fruit de vingt ans d'analyse de la population française, cet ouvrage dresse le constat "d'une France qui s'est morcelée". Un morcellement particulièrement visible "lors des attentats de 2015", explique-t-il au micro de Nicolas Demorand et d'Alexandra Bensaid, ou aujourd'hui avec le mouvement des "Gilets jaunes".

S'il parle d'archipel, c'est parce que Jérôme Fourquet a identifié un schéma qui prévaut, celui d'une "séparation", d'îles fragmentées avec des lignes de clivage qui ne se superposent pas forcément les unes et les autres : 

"On peut parler d'une vaste île populaire qui peut s'illustrer dans un certain nombre de territoires par un vote massif pour le front national et qui a rejailli plus récemment avec le mouvement des "Gilets jaunes". Il y aussi toute une analyse sur une sécession des élites avec un regroupement dans le grand centre urbain, la métropole parisienne par exemple mais aussi un certain nombre de villes de province. On peut également évoquer un certain nombre de tropismes régionalismes et on pense là à la Corse, où un vote nationaliste est aujourd'hui majoritaire sur l'île de beauté. On a d'autres formes de fragmentations, avec ce phénomène que l'on connaît maintenant depuis une quarantaine d'années qui est celui d'une immigration relativement soutenue et qui a abouti au fait que nous sommes dans une société qui de facto est hétérogène sur le plan socio-culturel."

"On assiste au stade terminal de la déchristianisation en France"

Jérôme Fourquet explique l'origine de cette dislocation par la déchristianisation, le catholicisme ayant été un socle fort pour structurer la société française. : "Il nous est apparu que la matrice catholique a été totalement structurante sur une très longue durée, à la fois pour les catholiques mais aussi la société française qui s'est structurée sur un duo pôle 'société laïque et républicaine' vs 'catholique'".

Le phénomène de sécularisation et de déchristianisation n'est pas récent en France, rappelle-t-il, "mais on peut penser qu'on assiste aujourd'hui au stade terminal" : "Au début des années 60, on avait 35% des Français qui déclaraient aller à la messe tous les dimanches, voire davantage. Aujourd'hui, ils sont à peine 5 ou 6 %. On peut penser aussi que d'ici 25 ans, il n'y aura plus de prêtes en France."

Un autre socle fort s'est aujourd'hui atténue : celui du corps électoral communiste, notamment le "communisme municipal". De "20 à 25 % de vote communiste jusque dans les années 70", aujourd'hui ce vote ne structure plus la société française.

En politique, aujourd'hui, la France se rassemble autour de la République en marche et du Rassemblement national et non plus du clivage gauche-droite, un "nouveau paysage électoral" qui que "la mise en conformité de la politique française avec nouvelle fragmentation de la société".

Si Jérôme Fourquet insiste sur ce point, c'est en référence à la volonté d'Emmanuel Macron de retrouver de la cohésion dans la société française : "C'est plus facile de faire Nation sur un pays-continent que sur un archipel. Ces processus de division et de fragmentation nous donnent beaucoup de fil à retordre, c'est tout l'enjeu politique que de relier ces fils dans les années à venir."

De 2 000 prénoms dans les années 60 à 13 000 aujourd'hui

Jérôme Fourquet a consacré une grande partie de son ouvrage sur l'évolution des prénoms qui sont donnés et qui sont, là aussi un marqueur de l'évolution des segmentations. 

Rappelant les travaux des sociologues Desplanques et Bernard, il rappelle : "Le choix d'un prénom doit permettre d'affirmer sa ressemblance avec ceux auxquels on s'identifie ou dont on souhaite se rapprocher et en même temps de marquer ses distances avec ceux dont on souhaite se distinguer. C'est un choix éminemment personnel, [avec des facteurs qui sont aussi] du registre de la transmission (ancêtres, prénoms régionaux...)."

Au début du siècle, 70 % des parents s'adressaient à leurs enfants dans leur langue régionale. Mais on s'appuyait sur les prénoms qui sont donnés aux enfants et on a eu, pendant plusieurs centaines d'années, une certaine homogénéité sur le territoire. Si on regarde maintenant les prénoms donnés depuis 1900, qui sont répertoriés par l'Insee, on a grosso modo fonctionné de 1900 à 1960 avec un stock de 2 000 prénoms et aujourd'hui on est, au bas mot, à 13 000 prénoms.

Parmi ces "nouveaux prénoms", les prénoms arabo-musulmans ont été particulièrement scrutés par le politologue qui affirme qu'ils sont "particulièrement donnés par des personnes qui se rattachent à l'immigration" : "Les dénombrer donne donc une idée de l'immigration. Dans les années 1960, on est à moins de 1% de prénoms d'origine arabo-musulmane, on est à plus de 18 % sur les dernières années."

Jérôme Fourquet a comparé la vague migratoire actuelle avec d'autres vagues de l'Histoire de France. Prenant l'exemple de familles polonaises, il note une différence de pratiques : "Les familles polonaises, pendant une génération, ont donné des prénoms polonais à leurs enfants, puis ce phénomène s'est éteint et ces familles se sont fondues dans le catalogue "commun" des prénoms."

Pour les prénoms arabo-musulmans, le mécanisme est différent, selon les conclusions de son ouvrage : "On peut faire l'hypothèse, au regard des prénoms qui sont donnés, on a un processus moins rapide et beaucoup plus difficile que pour beaucoup d'autres vagues migratoires. Et en même temps on constate que toute une partie de cette immigration a pris l'ascenseur social et est aujourd'hui totalement intégrée."

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Jérôme Fourquet © Radio France / France Inter
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