Véronique Fayet, présidente du Secours Catholique, et Christophe Robert, sociologue, délégué général de la Fondation Abbé Pierre, sont les invités du Grand Entretien de France Inter. Ils dénoncent une situation alarmante pour les plus précaires, à cause de la crise du Covid mais aussi des décisions depuis trois ans.

Selon les chiffres du Monde, ce sont un million de Français qui auraient basculé dans la pauvreté pendant l’épidémie, en plus des 9 millions existants. "C’est difficile de donner des chiffres très précis", estime Véronique Fayet. "Mais ce qu’on voit, ce sont des gens qu’on ne connaissait pas, beaucoup qui travaillaient ou travaillent encore, qui étaient dans une situation de précarité et qui basculent dans la pauvreté. Les jeunes sont très concernés, puisqu’ils enchaînaient les petits contrats : quand tout ça s’arrête, ils n’ont droit à rien. On a aussi des autoentrepreneurs, des commerçants, des artisans, des intermittents du spectacles… Ça nous montre que notre filet de protection sociale, dont on est assez fier, a beaucoup de trous. Aujourd’hui, beaucoup de gens passent à travers ces trous : nous, on demande qu’il y ait un plancher, quelque chose de plus solide qui permettent que tous les gens soient en sécurité quand il y a un accident de la vie."

"Ce que nous avons vu, qui nous a effrayés, ce sont des personnes qui étaient sur le fil", confirme Christophe Robert. "Elles s’en sortaient à peu près, n’étaient pas forcément connues du travail social ou de l’action sociale. Et on s’est aperçu qu’avec de toutes petites ressources, le moindre accroc fait basculer dans la peur, dans l’impayé, dans la faim, si l’on n‘est pas capable d’alimenter ses enfants ou s’alimenter soi-même. On le voyait déjà avant la crise de la Covid ! Mais là, ça a été un raz-de-marée. Ils viennent rejoindre les 9 millions de pauvres français. Est-ce qu’ils vont être durablement dans cette situation ? Il faut tout faire pour éviter cette catastrophe-là."

Dans quel état d’esprit sont ces gens ? "Moi ce qui m’a marqué, en mars, en avril, en mai, c‘est la peur, la peur du lendemain", raconte le délégué général de la Fondation Abbé Pierre. "Mais qu’est-ce qui va se passer ? Comment je vais faire ? C’est là où nous avons une responsabilité collective." Véronique Fayet ajoute : "Il y a aussi la honte d’avoir à pousser la porte des associations, d’aller faire la queue à une distribution alimentaire… Beaucoup de gens ne pensaient pas en arriver là. Ce système de distribution, il n’est pas digne pour les gens."

Une situation dont les racines remontent bien avant le Covid

Christophe Robert n‘y va pas par quatre chemins : "Les 5 à 7 % les plus pauvres, dans toutes les mesures sociales et fiscales de ce gouvernement avant la crise du Covid, ont vu leur pouvoir d’achat baisser. Tout le reste de la population a vu son pouvoir d’achat augmenter, mais au fil des 2 ans et demi de quinquennat, celui des 5 à 7 % a baissé. Il y a un recadrage du gouvernement après la crise des gilets jaunes, qui s’est réorienté vers des aides ou des fiscalités en baisse pour les classes moyennes inférieures, les catégories modestes. Mais les 5 à 7 %, les plus pauvres, ce sont les grands oubliés de ce quinquennat."

Idem dans le plan de relance, qui selon lui "ne considère pas non plus ces populations". "On supprime l’ISF, on met en place le prélèvement forfaitaire unique, on supprime la taxe d’habitation y compris pour les plus riches, et à côté, on n’augmente pas le RSA, on baisse les aides sociales au logement, on baisse les aides pour la production de logements sociaux… Donc ce sont de profondes inégalités qui sont en train de se creuser dans notre pays."

La présidente du Secours Catholique est tout aussi amère. "La stratégie de lutte contre la pauvreté avait été lancée avec beaucoup d’enthousiasme par le président de la République il y a trois ans exactement. Nous, les associations, on y a cru, on a beaucoup travaillé pour préparer cette stratégie. Aujourd’hui, on voit qu’elle est en miettes, il ne reste que des miettes pour les plus pauvres. Dans le plan de relance aussi !" Elle évoque par l’exemple l’idée d’un repas à la cantine pour 1 euro. "On se rend compte que l’aide proposée par l’État est insuffisante, donc les municipalités n’ont pas joué le jeu parce que ça ne les intéresse pas… Pour tout un tas de raisons, tout s’est détricoté."

"J’ai le sentiment d’une écoute polie, mais d’une absence de dialogue"

Autre mesure emblématique de cette stratégie de lute contre la pauvreté,  le revenu universel d’activité. Christophe Robert a le sentiment qu’il est "enterré". "Quel était l’objectif ? Lutter contre le non-recours, ouvrir une prestation aux moins de 25 ans (les jeunes de 18 à 25 ans en rupture avec leur famille ont zéro euro de ressource), et augmenter les minima sociaux. On l’a vu pendant la crise, 500 euros de RSA, c’est pas assez pour vivre dignement. Il y a eu énormément de groupes de travail… Sauf que là, on en fait une affaire technique : on nous dit que c’est compliqué, que les simulations n’ont pas pu être données… Mais rien n’empêche d’augmenter le RSA, de l’ouvrir aux moins de 25 ans, de répondre à la souffrance dans notre pays de tous ceux qui sont en difficulté !"

"Pour l’instant le Premier ministre nous dit “attendez on prépare quelque chose pour le 17 octobre”.", raconte Véronique Fayet. "J’ai eu le sentiment d’une écoute polie, mais d’une absence de dialogue, et ça fait mal. Nous on voudrait ce dialogue avec les pouvoirs publics, où on essaie de se comprendre. On ne sait pas du tout ce qui va en sortir, et on n’a pas l’impression qu’il y ait une vraie volonté d’un changement structurel."

Christophe Robert regrette, lui, des positions idéologiques qui méprisent les populations les plus pauvres. "À un moment, la ministre Buzyn, qui portait à l’époque ce revenu universel d’activité, laissait entendre que bien sûr, il allait falloir mettre 4 milliards sur la table pour augmenter les minimas sociaux et les ouvrir aux moins de 25 ans. Et puis on a vu des membres du gouvernement revenir en arrière en disant : “On va quand même pas faire entrer les jeunes dans leur vie d’adulte avec des aides publiques”. Quel regard paternaliste quand on est face à des gens qui n’ont rien ! Comment voulez-vous démarrer dans la vie ? Comment voulez-vous vous mettre en situation de chercher un emploi, de vous soigner convenablement ? Il y a de l’idéologie : on dit “on va pouvoir augmenter le minimum vieillesse parce que les personnes ne peuvent pas travailler, l’aide aux adultes handicapés, mais pour ceux qui touchent les minimas sociaux, il faudrait qu’il se bougent un petit peu”."

Il reconnaît que "pendant la période Covid, il y a eu un vrai effort de la part du gouvernement, pour les personnes sans domicile fixe, pour différer la trêve des expulsions locatives… Il faut le reconnaître. Mais quand il s’agit d’apporter des réponses structurelles, durables, là on sent que c‘est beaucoup plus compliqué que pour les aides d’urgence. Il y a un débat de société à avoir sur ce sujet des trous de la protection sociale."

  • Légende du visuel principal: Manifestant durant une manifestation en 2017 © AFP / Georges Gonon-Guillermas / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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