Laurence Boone et Eric Heyer, économistes, sont les invités du grand entretien de Nicolas Demorand et Léa Salamé à 8h20. Ils détaillent ce qu'on peut faire pour sortir l'économie de l'ornière du coronavirus et du confinement.

L'économie est presque totalement à l'arrêt en France mais aussi dans le reste de l'Europe. "On a un niveau de production à -25 ou -30 % dans les pays de l’OCDE", explique Laurence Boone, chef économiste de l'OCDE. "Cela se traduit, quand on regarde mois par mois, par un retrait de 2 points de croissance annuel par mois de confinement. C’est une estimation plancher, puisqu’elle ne prend pas en compte les effets de retours ou la demande extérieure."

Qu'imaginer pour la suite ? "Les scénarios sont difficiles à faire, parce qu’on peut sortir partiellement du confinement, si la population est peu immunisée, et que le reste du monde l’est peu aussi, il se peut qu’on ait à faire face à une nouvelle vague du virus et une période de confinement plus dure."

"Il y a un effort colossal qui est fait pour maintenir l'activité économique en sommeil"

Pour Eric Heyer, directeur du département analyse et prévision de l’OFCE, "dans le très court terme, on peut considérer que c’est la pire crise depuis les années 40, même si elle n’est pas de même nature : on a décidé de mettre à l’arrêt l’économie pour endiguer une crise sanitaire, c’est un choix". "Mais cette crise n'est pas structurelle. On n’est pas au sortir d’une guerre, et le système économique est à l’arrêt, mais pas détruit. La vraie question, qu’on doit se poser pour savoir s’il y aura un rebond, ce sont les plans de soutien aujourd’hui. Si on arrive à maintenir le système productif en place, on aura une possibilité de rebond plus important."

Laurence Boone compare, elle, ce qui s'est passé après 2008, même s'il s'agissait à l'époque "d'une crise financière, là c’est une crise sanitaire". "Il y a une chose qui a été utile dans la crise financière, c’est qu’on a appris beaucoup sur les politiques économiques nécessaires pour maintenir l’activité. On a appris de l’Allemagne le chômage partiel (à comparer avec les États-Unis où le nombre de personnes au chômage a augmenté de 10 millions en deux semaines), on a appris à soutenir les entreprises… Dans l'Union Européenne, le soutien direct à l’économie est de l’ordre de 2 à 5 points de PIB selon les pays. Le budget européen tout seul,  c’est seulement 1 point de PIB ! Et le montant de toutes les garanties, le report d’impôts par exemple, est de 16 points de PIB. Il y a un effort colossal qui est fait pour maintenir toute l’activité économique en sommeil, et pas pire. Et cet effort est indispensable."

"L'erreur en 2008, c'était de resserrer trop rapidement les cordons de la bourse"

L'autre question, c'est la reprise de la consommation après la crise : les Français auront-ils l'envie et les moyens ? "Globalement, on peut considérer qu’aujourd’hui, pendant les plans de soutien et notamment avec le chômage partiel, on socialise les salaires, on maintient plus ou moins le pouvoir d’achat des ménages. Il y a des taux d’épargne qui vont être extrêmement élevés à la sortie du confinement. Après le confinement, il n’y aura pas de problème de demande : il va juste falloir redonner confiance. Les plans de relance après le déconfinement, ce seront des plans visant l’offre : est-ce que des entreprises n’ont pas pu bénéficier des aides ? Si oui, il faudra les aider."

"Évidemment on va augmenter les déficits, évidemment ça va augmenter les dettes publiques, évidemment ça va poser des questions plus tard sur comment on va gérer ce surcroit de dette", poursuit-elle. "Mais pour le moment le plus important c’est de permettre à l’économie de redémarrer rapidement, et pour ça il faut l’argent public. On a fait l’erreur avec la crise financière de 2008 de resserrer trop rapidement les cordons de la bourse."

Côté ressources, quid d'un éventuel retour de l'ISF pour financer en partie ces efforts ? "On a le temps : on est dans un moment assez exceptionnel de taux d’intérêt nuls voire négatifs sur la dette publique, on peut donc en profiter pour étaler le remboursement de tout ça", assure Eric Heyer. "On peut réfléchir sur le long terme à une fiscalité juste, et le retour ou pas à l’ISF doit s’analyser en termes de “juste” ou “pas juste” plutôt que dans l’urgence de retrouver tout de suite des recettes fiscales. Aujourd’hui c’est pas du tout cela l’enjeu premier."

"On construit en fait une plus forte capacité sanitaire"

Certains secteurs auront plus de mal à redémarrer. "Dans le scénario progressif de déconfinement, on va mettre très longtemps à rouvrir le secteur du tourisme, on va mettre du temps à voyager", explique Laurence Boone. "La diffusion du virus n’a pas été la même partout, donc on ne pourra pas rouvrir toutes les destinations immédiatement. À l'inverse, on va avoir des secteurs en tension, parce que la consommation qui ne s’est pas faite va rebondir (équipement de la maison, vêtements, agriculture…). Il va falloir favoriser une réallocation de personnes qui sont au chômage temporaire dans des secteurs qui vont rester en berne pendant longtemps vers des secteurs qui ont besoin de personnes pour travailler, pour produire."

Avons-nous eu raison de passer au confinement ? "C’était peut-être pas la meilleure solution, mais c’était sans doute la moins mauvaise", estime Eric Heyer. "Il faut se rappeler qu’on n’était pas prêt, au mois de février ou mars, à cette pandémie. Aujourd’hui, il faut tirer les leçons de cela : avoir un système sanitaire plus fort, des équipements… Se pose la question maintenant de savoir si on peut déconfiner sans arriver à  un drame sanitaire important."

Laurence Boone reste optimiste : "On a construit, on construit en fait une plus forte capacité sanitaire. Elle doit nous permettre, même s’il y avait une deuxième vague, de ne plus avoir recours à nouveau à ce type de confinement très strict."

  • Légende du visuel principal: Laurence Boone - crédit photo : AFP / Eric Piermont | Eric Heyer © Maxppp / Philippe Chérel
Les invités
  • Laurence BooneChef économiste de l'OCDE
  • Éric HeyerDirecteur du département analyse et prévision de l’OFCE, Observatoire Français des Conjonctures Économiques
L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.