Hugo Micheron, chercheur au sein de la chaire d’excellence Moyen-Orient Méditerranée de l’Ecole normale supérieure, et enseignant à Sciences Po Paris, est l'invité du grand entretien de Nicolas Demorand à 8h20.

Dans le livre qu'il vient de publier, Hugo Micheron s'est attaché à "poser le diagnostic qui manquait dans le débat public depuis 5 ans, et de revenir sur l’histoire et la géographie du djihadisme français, avec cette idée que le djihadisme, ce ne sont pas des attentats qui nous tombent sur le bout du nez, c’est un phénomène qui s’est construit dans le temps et dans l’espace". Il a notamment été marqué par la facilité "_avec laquelle_j’ai réussi à mettre en place les entretiens, notamment en prison : beaucoup d’entre eux souhaitaient parler, ils souffraient d’être réduits à des imbéciles. Ils étaient dans une logique d’instrumentalisation à l’égard du chercheur que j’étais, mais qui était facile pour moi à retourner pour obtenir un maximum d’éléments"

Le premier lieu du djihadisme, ce sont des zones géographiques, des enclaves, pas forcément superposables aux banlieues françaises, précise-t-il. Il cite l'exemple de Toulouse où une dizaine d'individus déjà présents au début des années 2000, dont les frères Clain, ont réussi à faire grossir un groupe jusqu'à environ 300 individus : "Ce qu’ils ont fait, c’est qu’ils ont monté des associations, des écoles privées hors contrat, ils sont sur les marchés, ils font venir des prédicateurs (...) C’est dans cet environnement qu’a émergé un certain Mohamed Merah".

Réduire le djihadisme à la question socioéconomique ne suffit pas : c’est une toile de fond importante mais elle n’explique pas tout. La présence d’acteurs est importante.

Le deuxième territoire, c'est la Syrie : "En 2012, les premiers départs en syrie, ce sont les pionniers, ceux qui sont activistes depuis 10 ans, et se retrouvent rapidement à des postes importants. A l’inverse, ce qui partent à partir de 2013-2014 vont être beaucoup plus exposés au combat : ceux qui face à l’horreur souhaitent rentrer, et d’autres qui jouent le jeu de l’ultraviolence, monter dans la hiérarchie, ou qu’on va retrouver dans les attentats de 2015-2016".

Le fonctionnement de Daech a ceci de nouveau qu'il introduit les femmes dans l'organisation : "Elles sont maintenues à l’arrière, loin des armes : leur seule présence joue un rôle de recrutement. Leur présence permet de banaliser le projet, de faire croire que ce que Daech est en train de réaliser, c’est la construction d’un Etat. Elles sont réduites à des fonctions reproductrices". 

"Mais ça a été très mal compris dans le débat public : elles ont été considérées comme victimes de leur embrigadement alors que souvent on va les retrouver parmi les meilleures recruteuses sur Internet". 

Le troisième territoire est celui de la prison : "Quand ils arrivent en prison, ils s’identifient par rapport aux allégeances des uns et des autres. Pour l’administration pénitentiaire ce sont tous des terroristes. Mais eux, parfois, se sont combattus entre eux, et donc la prison devient un espace de recomposition des rivalités moyen-orientales. Cela devient un espace d’enjeu pour le contrôle des groupes", explique Hugo Micheron.  

Les prisons, du fait des regroupements de djihadistes qui s’y produisent, vont devenir une sorte d’ordre monacal dans lequel ils s’endurcissent idéologiquement.

"C’est le seul lieu où j’ai rencontré des individus structurés idéologiquement, et qui se projetaient dans l’après Daech. Ces individus que j’ai rencontrés à partir de l’été 2016, avaient compris que Daech était terminé en Syrie, et qui avaient identifié que les revenants étaient de plus en plus nombreux, et donc que l’espace principal du djihadisme devenait les prisons", précise-t-il. "Le djihadisme, ce n’est pas n’importe qui, n’importe où. C’est un construit. Dès que l’un baisse un peu la garde, il a un voisin de cellule qui va le remonter comme un coucou. La pénitentiaire n’a pas 36 leviers pour ça : soit le regroupement, on coupe ces individus des droits communs pour éviter la prolifération des idées djihadistes vers la détention ordinaire. Soit on casse ces noyaux, on les répartit dans différentes, prisons, au risque de la contamination". 

Pourquoi la France a-t-elle été l'une des cibles principales des djihadistes ? "Beaucoup m’ont raconté qu’une des raisons pour lesquelles ils avaient visé la France, c’est parce qu’elle n’avait pas été touchée par les attentats entre 1996 et 2012, et c’était une anomalie. L’autre raison, c’est que la France a été le premier pourvoyeur de djihadistes en Syrie. Et ça n’est pas que ça : la France, c’est l’usine à idées de l’Europe, c’est un symbole qu’il faut défier. Si on arrive à remettre en question le vivre ensemble français, un certain nombre de valeurs fondamentales, ils ont la certitude que le djihadisme gagne. C’est pour ça qu’ils ont essayé de s’en prendre aussi violemment à la France".

  • Légende du visuel principal: Hugo Micheron © Francesca Mantovani / Editions Gallimard
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