Jean Viard, sociologue, est l'invité du grand entretien de Nicolas Demorand à 8h20.

"Plus la vie est longue, plus on la vit par séquences courtes"

Jean Viard explique que les séquences de vie, les marqueurs de la jeunesse par rapport à l'âge adulte sont en mutation depuis l'après-guerre. "Quand j'étais jeune, l’âge adulte était défini par deux éléments : je me reproduis et je gagne ma vie, c’était ça l’âge adulte. Aujourd’hui,  le 1er bébé c’est 30 ans et deux mois, et en gros la majorité des jeunes ont un emploi stable à l'âge de 29 ans". 

Aujourd'hui, "100 000 jeunes quittent l’école à 14 -15 ans, ne les remettons pas à l’école, faisons-les voyager, trouvons-leur d'autres activités".

Il faut aujourd'hui quatre éléments pour se construire selon Jean Viard  : des compétences, apprendre à travailler, apprendre l'amour, et apprendre le voyage. "Mais il n'y a pas d'ordre. Des études trop longues ne rendent pas les jeunes plus employables". 

Jean Viard estime qu'il faut accompagner les jeunes dans la vie telle qu'elle se présente pour eux aujourd'hui, et surtout "garantir leur logement".
"Il y a différents chemins. Est-ce-qu’un jeune de 22 ans avec 1 000 euros par mois est pauvre ? non. Une vieille dame oui. Jusqu’à 27-28 ans, on n’a pas les mêmes charges, mais il faut garantir un logement pour toute la jeunesse. Le modèle culturel d’après-guerre, c’était les trois stabilités, salaire-logement-mariage.  Aujourd’hui c’est différent, la vie s’est allongée. Qu’est ce qu’on fait des 20 ans de vie gagnée ? Plus la vie est longue, plus on la vit par séquences courtes."

"Inventer des droits sociaux pour les discontinuités"

Les gens sont-ils heureux ? Oui pour 80 % des Français, en famille, mais non dans l’espace public. "C’est la sphère publique qui est en crise", estime Jean Viard.
"Avant on protégeait les gens pour les stabiliser. Aujourd’hui,  on accompagne les discontinuités ; les femmes peu diplômées dans les quartiers populaires sont abandonnées. Ce qui m’intéresse, c’est comment on invente des droits sociaux pour ces discontinuités ".

Le droit de vote à 16 ans, pourquoi pas ? L'indépendance fiscale  aussi. Inventons les protections pour la jeunesse comme elle vit.

"La guerre est commencée"

Jean Viard est d'une génération où on allait à la campagne car le modèle urbain semblait invivable. Pour Jean Viard, les jeunes entrent dans une époque de guerre, de guerre écologique. 

La 3e guerre mondiale est commencée, c’est une guerre écologique. Il faut débattre sur les moyens d y aller, il y  aura des victimes par millions. 

A Lille, il y  aura le climat de Marseille dans 50 ans. "Il faut préparer les Lillois à vivre comme des Marseillais. On est face à un moment où les sciences sociales et naturelles se mélangent. C’est la science naturelle et sociale"

C’est ce qu va nous rassembler. On va se réunir par ce combat. La guerre écologique ne sera gagnée que si on se mobilise tous

La révolution du moment pour Jean Viard, c'est aussi qu'"on est dans un monde où cohabitent 4 générations, les très vieux sont très sensibles à la crise écologique".

La bataille, c’est se restreindre et innover, faire iter et des voitures qui consomment moins. 

La mutation du monde agricole

Jean Viard estime-t-il que le monde agricole est en train de vivre un grand plan social, silencieux, comme le souligne Michel Houellebecq dans son roman Sérotonine ? 

"Il n' a pas tort, mais c’est pas nouveau. On a complètement transformé notre agriculture. Paris mange 1 million 200 000 œufs par jour, on comprend donc que autonomie de la ville, ce n'est pas possible. L’agriculture a opté pour un modèle chimique et productif, pour avoir la garantie d’être nourri, ça c’est une révolution".

Jean Viard souligne que la ville s'est étalée sur la campagne et que le nombre de paysans a diminué. Les grands producteurs agricoles, "c’est un monde très conservateurs, très catholiques, dans des valeurs qui sont loin du monde écologique".

Aujourd'hui commence l'ère du monde renouvelable. "Ceux qui savent le faire, ce sont les paysans. ’C'est pour ça que, plus important que de protéger les paysans, il faut protéger la terre arable et la forêt, et après on verra." 

  • Légende du visuel principal: Jean Viard © AFP / Denis Dalmasso
Les invités
  • Jean ViardSociologue, directeur de recherche associé au Cevipof-CNRS
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