Quinze départements en vigilance rouge canicule, un morceau de glacier qui menace de s'effondrer sous la chaleur dans les Alpes, une banquise qui fond, un nouvel épisode de sécheresse en France... Jean Jouzel, climatologue, glaciologue et vice-président du groupe scientifique du GIEC est notre invité.

Jean Jouzel le 18 mars 2019 au palais de l'Élysée
Jean Jouzel le 18 mars 2019 au palais de l'Élysée © AFP / Ludovic MARIN

2020, année charnière

Jean Jouzel : "Depuis une quinzaine d'années, nous disons effectivement qu'il faut que les émissions de gaz à effet de serre diminuent de façon importante à partir de 2020, chaque année, si on veut respecter des objectifs comme ceux inscrits dans l'accord de Paris d'une limitation du réchauffement climatique à 2 °C à long terme. 

Si on veut que les jeunes d'aujourd'hui puissent s'adapter au réchauffement climatique, il faut absolument agir aujourd'hui. 

C'était ça le message il y a quinze ans, et ce message reste un message vraiment d'actualité.

Ce que l'on voit à travers la crise économique liée a la crise sanitaire, c'est qu'effectivement, la baisse d'activité va se traduire en 2020 par des émissions de gaz à effet de serre, probablement de 4% à 6% plus faibles que celle de 2019. Mais il faudrait ce rythme chaque année, d'ici 2030 et au-delà, pour atteindre la neutralité carbone en 2050, voire en 2070. 

Le principal enseignement de cette crise, je crois, c'est que ça n'est pas simplement une réduction de l'activité qui va nous permettre de prendre la mesure du réchauffement climatique : il faut vraiment un changement profond de mode de développement. Le risque est effectivement que les émissions repartent à la hausse dès l'an prochain. 

Cette chute des émissions de gaz à effet de serre est insuffisante pour contrer le réchauffement climatique

Une étude britannique révèle que la chute des émissions de gaz à effet de serre pendant le confinement ne servira à rien pour ralentir le réchauffement climatique. Jean Jouzel renchérit : 

Pour que ça serve à quelque chose, il faudrait que ça se reproduise chaque année à ce rythme, si on veut respecter l'objectif d'1,5°C - ce qui, du point de vue des climatologues, est vraiment ce qu'il faut faire si on veut que les jeunes d'aujourd'hui n'aient pas de problème par rapport au climat dans une cinquantaine d'années. 

Il faut bien voir que l'accord de Paris est ambitieux, avec des objectifs comme la limitation à 2°C, voire à 1,5°C. Mais la réalité, c'est que les engagements de l'accord de Paris tels qu'ils sont actuellement nous emmènent vers une trajectoire de 3°C ou 3,5 °C d'ici à la fin du siècle. Ce serait très difficile pour les jeunes d'aujourd'hui de s'y adapter. 

En fait, il faudrait, sur la période 2020 > 2030, multiplier par trois les engagements de diminution de réduction des gaz à effet de serre pris par les différents pays pour respecter l'objectif 2 °C et les multiplier par cinq pour respecter l'objectif à 1,5°C". 

Que faire pour vivre le "moins mal possible" ?

Jean Jouzel : "Ce raisonnement, il tient à court terme - disons, ma génération. D'ici 2050, le réchauffement climatique est pratiquement joué, il est dans les tuyaux. On sait que d'ici 2050, nous prendrons pour le moins un degré supplémentaire en France, c'est-à-dire que les pics de chaleur seront 2°C à 3°C plus importants. Les records de chaleur seront des vagues de chaleur plus importantes. Je crois qu'on peut s'adapter jusqu'à 2050 et c'est ce qu'il faut faire. 

Mais c'est pour l'après 2050, la fin de ce siècle : si rien n'est fait de sérieux au cours de cette décennie, c'est bien ça le problème : un réchauffement de 4°C ou 5°C ! Ce sera très difficile - sinon impossible - de s'y adapter". 

Non, on ne pourra pas s'adapter à tout

Jean Jouzel : "On ne pourra pas revenir en arrière. L'élévation du niveau de la mer posera de véritables problèmes dans certaines régions. Dans l'ouest et le centre de la France, il y aura des feux de forêt dès 2050. On peut parler aussi de d'insécurité alimentaire, de cyclones plus violents".

Les premiers rapports du GIEC, il y a 30 ans, annonçaient la réalité d'aujourd'hui

Jean Jouzel : "Si on regarde le premier rapport du GIEC il y a 30 ans, nous sommes vraiment sur des trajectoires telles que nous avions envisagées. De mon côté, je travaille dans ce domaine depuis une cinquantaine d'années - j'ai vécu cette montée du problème climatique de l'intérieur. 

Et ce que l'on voit bien, c'est que ce qui était prévu par mes collègues modernisateur dans les années 1980 est ce qui se réalise : aussi bien en termes de rythme, de réchauffement du climat, d'intensification de certains évènements extrêmes, d'élévation du niveau de la mer. 

Il faut prendre au sérieux ce que l'on envisage pour 2050 et au-delà.

Notre égoïsme face aux jeunes générations

Jean Jouzel : "Nous avons collectivement, peut-être, un certain égoïsme par rapport aux jeunes générations. Le problème du réchauffement climatique, c'est que les conséquences de nos actions en termes d'émissions de gaz à effet de serre (et nous en sommes chacun notre nous responsable, il ne faut pas simplement regarder vers les décideurs politiques), n'auront de véritables effets sur le climat que dans 30 à 50 ans. 

L'égoïsme consiste à dire "Eh bien, on va s'adapter pendant une trentaine d'années et puis après, on verra bien, les jeunes sauront trouver des solutions" Et ça, c'est complètement fou !

Personne n'arrêtera l'élévation du niveau de la mer. Personne n'arrêtera ces migrations de réfugiés climatiques. Personne n'arrêtera ces catastrophes. C'est d'un égoïsme ! Et je le redis franchement : 

Nous sommes quasiment certains de ces projections que nous faisons. Faites-nous confiance, écoutez les scientifiques.

Les gouvernements pourraient saisir l'opportunité de la crise pour faire une relance verte après la Convention citoyenne sur le climat ?

Jean Jouzel : "La France serait sur le bon chemin si, effectivement, l'ensemble des mesures proposées par les citoyens avaient été mises en œuvre. Et déjà, on a mis de côté des mesures qui étaient non négligeables (par exemple, je l'ai dit et redit sur vos antennes : je suis favorable à la limitation de vitesse à 110 km/h ; c'est loin d'être négligeable).

Certaines mesures sont mises de côté aussi parce que nous, citoyens, chacun d'entre nous, sommes peut-être aussi un peu égoïstes. Nous ne souhaitons pas que toutes ces mesures soient forcément mises en œuvre, soyons clairs. Et le gouvernement écoute aussi ses électeurs. Il ne faut pas toujours accuser le gouvernement. Il y a une forme de sincérité, mais il faut aller de l'avant et complètement : c'est ce à quoi j'invite notre gouvernement"

Peut-on encore être optimiste ? 

Jean Jouzel : "J'avais des raisons d'être optimiste après l'accord de Paris mais c'est vrai que cet optimisme est largement tempéré par le fait que des grands pays comme les Etats-Unis, le Brésil et les pays pétroliers en général se fichent complètement de la lutte contre le réchauffement climatique. Et ça, c'est handicapant pour le monde. 

Les élections aux Etats-Unis vont aussi avoir un rôle très important. J'appelle l'Europe à prendre le leadership de la lutte contre le réchauffement climatique.

Entre ces trois blocs Europe / Chine /Etats-Unis,  c'est celui qui prendra cette transition énergétique (inéluctable je le rappelle) en premier, qui gagneront. Ce n'est pas simplement écologique, mais aussi économique". 

Il faut aller de l'avant avec cette transition. Les jeunes d'aujourd'hui n'accepteront pas que nous ne la mettions pas en marche. 

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  • Jean JouzelClimatologue, ancien vice-président du GIEC
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