Esther Duflo, prix Nobel d'économie, professeure au MIT, professeure invitée à la Paris school of Economics, coauteur de "Économie utile pour des temps difficiles" (Seuil), est l'invitée du Grand entretien de France Inter.

Faut-il accélérer la mise à disposition des vaccins aux pays pauvres ? "C’est un enjeu qu’on n’a pas suffisamment pris en compte jusqu’à présent, et pour l’instant ce ne sont que des paroles : on espère que ça va être suivi d’effets rapides", explique Esther Duflo. "C’est d’une part un enjeu éthique, mais aussi un enjeu de politique vaccinale de la France : si un grand nombre de gens ne sont pas vaccinés dans les pays en développement, l’épidémie reviendra, mutera et comme tout le monde ne sera pas vacciné en France, elle reprendra. Même d’un point de vue égoïste, on n’a pas du tout fait assez d’efforts envers ces pays."

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Elle évoque aussi l'idée de faire des vaccins un bien universel, trop utopiste pour l'instant selon elle : "Le sujet, pour l’instant, c’est d’être pragmatique et d’avancer le plus rapidement possible. Avoir une discussion sur le droit de propriété idéal pour les vaccins ou d’autres médicaments, c’est un important mais pour l’instant réalistement, il n’y aura pas de soutien pour exproprier l’industrie pharmaceutique, qui le mériterait peut-être. Donc pour l’instant, il faut agir vite et négocier pour des doses à des prix beaucoup plus faibles, et avoir le droit de modifier leurs formules. On pourrait négocier des licences qui ne soient pas seulement des accords de production pour produire des millions de virus, mais aussi pour modifier. C’est important parce que pour l’instant, le vaccin Moderna ou le vaccin Pfizer ne sont pas utilisables dans la plupart des pays pauvres : ils demandent une chaîne du froid qui n’est pas réaliste dans beaucoup de contextes. Donc il faudra pouvoir le modifier. Si la communauté internationale se mettait ensemble pour forcer une négociation, ça marcherait ! Il y aurait un très fort pouvoir du côté des acheteurs. Il faut faire marcher pouvoir contre pouvoir, plutôt que de miser sur la bonté de leur cœur."

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"C'est un jeu qui dure sur plusieurs années, il y aura d’autres vaccins nécessaires"

"Je ne crois pas qu’il soit possible de dire aux industries pharmaceutiques qu’elles n’ont pas de droit de propriété sur leurs licences, pas au rythme où l’on a besoin du vaccin", reconnaît Esther Duflo. "Mais ce qui est possible, si toute la communauté internationale se met ensemble pour acheter, il y a un très fort pouvoir de négociation. C'est un jeu qui dure sur plusieurs années, il y aura d’autres vaccins nécessaires, d’autres situations où les industries pharmaceutiques auront besoin de travaux de recherche développés par des gouvernements, et alors elles négocieront. Il vaut mieux se dire, au lieu de monter sur de grands chevaux moraux en disant “la propriété c’est le vol”, se mettre dans une position de négociation dure."

"Le bouleversement [lié à la Covid-19] est tellement total que c’est difficile de retenir une grande leçon", explique la prix Nobel d'économie. "Mais s’il faut en retenir deux, c’est que parfois la nature est plus forte que nous, et ça c’est quelque chose qu’en tant qu’humains on a beaucoup de mal à voir. J’espère que cette leçon restera avec nous, parce qu’il y aura d’autres catastrophes, notamment climatiques, si nous ne faisons pas un effort pour les éviter. On savait qu’un jour ou un autre il y aurait une pandémie, et pourtant on ne s’est pas préparé."

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"La deuxième leçon, c’est le rôle de l’action publique. Que ce soit l’action des gouvernements à l’intérieur des pays, ou la collaboration internationale. Ça aussi, c’est quelque chose qui s’est un peu oublié au fur et à mesure des décennies, on a un peu adopté le slogan reaganien que “la solution, c’est pas le gouvernement, qui est le problème”. On s’est bien rendu compte dans cette pandémie que ce n’est pas le cas : on a besoin d’une action publique forte, donc de société démocratiques fortes."

"C’est bien, dans un moment de crise, d’avoir une vision plus globale"

Selon elle, "les citoyens ont plus appris de cette crise que les gouvernements". "L’important, c’est qui on va élire la prochaine fois, et sur quel programme. L’idée qu’il y aurait un monde d’après, une grande utopie, était trop optimiste, mais on apprend toujours un petit peu, il y a toujours une petite évolution. C’est bien, dans un moment de crise, d’avoir une vision plus globale. Ce n’est pas tellement étonnant qu’on revienne à une routine qui nous a manqué, mais le sujet de l’écologie, par exemple, restera avec nous."

"Pendant une période de temps, il y aura une croissance forte, une croissance de rattrapage", prédit Esther Duflo. "Elle est nécessaire et pas forcément dommageable pour l’environnement. Dans un terme plus moyen, il n’y a pas forcément d’opposition entre croissance et écologie. Mais c'est clair qu’il ne faut accepter que le bien-être humain n’est pas seulement fait de consommation à urgence : on peut avoir une augmentation du bien-être qui va avec un environnement mieux respecté, des inégalités plus faibles, des enfants qui réussissent dans la vie… C’est pas seulement des voitures plus grosses, une maison plus chaude en hiver et plus fraîche en été !"

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Elle estime également qu'une fois la crise de la Covid passée, "l’idée de déglobaliser reviendra, devant les impératifs économiques des différents pays". "On finira par revenir à une globalisation moins complète que celle présente juste avant la crise. Mais on était déjà, avant la crise, le coût social et humain que cette globalisation très rapide avait imposé aux États-Unis, en Europe et même dans les pays pauvres. Ayant réalisé ça, on va peut-être accompagner ce retour vers les échanges par des mesures de compensation de ceux dont le mode de vie, les emplois, sont menacés par la concurrence avec l’étranger."

  • Légende du visuel principal: Esther Duflo © AFP / Jonathan NACKSTRAND / AFP
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