Marcel Gauchet, historien et philosophe, est l'invité de Nicolas Demorand à 8h20. Il revient sur les aspects sociaux et politiques de cette période de confinement qui s'est écoulée.

Une société au civisme complexe

Pour Marcel Gauchet la crise du coronavirus a révélé le degré de transformation de nos sociétés qui a permis cet arrêt : "Il y a 30 ans c’était inimaginable". "La capacité d’action de nos sociétés a permis d’arrêter l’économie sans dégâts majeurs, nous avons fait beaucoup de chemin en très peu de temps". Malgré tout, il s'attend à ce que nous soyons dans un "état de perplexité durable" quant à l'après-crise. Car "on nous parle de réindustrialiser. Soit. Mais ce ne sont pas des choses qu'on fait du jour au lendemain. Pour réindustrialiser, il faut de très grands moyens financiers. Où va-t-on aller les chercher ? On va retrouver la contrainte du capitalisme"

Les Français ont-ils montré leur esprit de civisme ?  "C’est un civisme complexe", répond le philosophe, qui remarque que derrière l'image de désordre ambiant que l'on pouvait se faire de la société française, "il subsistait une capacité assez étonnante de discipline collective" et, estime-t-il, "on va mettre du temps à comprendre ce paradoxe".

Il a été facile de passer de l'individualisme à la discipline collective.

Pour Marcel Gauchet, "nous sommes dans des sociétés anxiogènes où l'on a le sentiment de la fragilité du mécanisme social. Cette peur est compliquée, car elle est pour soi-même et pour sa société". 

La crise a permis de mesurer quelque chose "qu'on savait mais qu'on ne mesurait pas" : le délabrement de l'État. 

L’État a été cafouilleux, mal organisé, au moins. 

Marcel Gauchet estime qu'on peut "reprocher au gouvernement d'avoir utilisé sa posture de supériorité, de dire 'nous savons où nous allons', alors qu’il était dépassé et réduit à utiliser la peur comme seul ressort".

La fin du "pouvoir prétentieux"

Pour le philosophe, "la défiance envers le gouvernement est ce qui caractérise le plus la France. Elle s’est accentuée dans cette crise. Nous sommes dans un pays qui a le sentiment des erreurs accumulées par les gouvernements successifs. Il a trouvé dans le macronisme une cible supplémentaire. Les Français ont le sentiment que leur pays a raté la marche de la globalisation et que nous sommes les perdants de cette évolution. C’est une phénomène profond qu’il faudra prendre à bras le corps un jour où l’autre".

Pour Marcel Gauchet, Macron a incarné la promesse d’en sortir, "on se disait ça y est cette fois on va reprendre le bon chemin", mais  pour lui, l'immense déception provoquée par Macron, tient à cette "promesse initiale qui n’a pas été tenue". 

Nous avons assisté à la fin du pouvoir prétentieux. Le pouvoir qui sait tout, et prétend contrôler les paramètres d ‘une situation, il ne peut plus dissimuler les faiblesses. 

Marcel Gauchet rappelle que désormais, "nous sommes passés dans une société informée et éduquée et qui n’accepte plus cette attitude de supériorité parce qu’on sait où on va"

C’est une leçon de politique qui devrait changer la manière de gouverner. 

L'institution de l’hôpital "plébiscitée"

"Les soignants étaient héroïsés avant" rappelle le philosophe. "Qui a eu affaire aux soignants, avant, pouvait mesurer le degré de dévouement. Cela tenait à la crise de l'hôpital, depuis des semaines les soignants manifestaient." Pour lui, cela a renforcé une sympathie, c’était dans la continuité de quelque chose de latent. Et dit-il, "je crois que si une institution est plébiscitée, c’est bien celle-là". 

Médailles, primes et défilé du 14 juilet, est-ce à la hauteur ? "Le 14 juillet, c’est burlesque, je ne vois pas les soignants défiler au pas derrière les militaires  ! En revanche il faut remettre en état de marche cette institution, ce n'est pas avec des médailles qu’on résoudra les problèmes de l'hôpital. Les soignants craignent que ce soit un honneur temporaire pour laisser sous le tapis les vrais problèmes".

  • Légende du visuel principal: Marcel Gauchet, historien et philosophe © AFP / Bruno Coutier
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