Marie-Paule Kieny, directrice de recherche à L’Inserm, vaccinologue, présidente du comité scientifique vaccin, ancienne sous-directrice de l’OMS, et Mathias Wargon, chef des urgences SMUR de l'Hôpital Delafontaine à Saint-Denis, sont les invités du Grand entretien de France Inter.

Pour Marie-Paule Kieny, l'incompréhension face au discours changeant au fil des mois est... compréhensible. "Le scientifique a raison de douter : tant qu’on n’a pas établie la preuve de quelque chose, il faut douter, il faut être humble. Parfois la parole scientifique outrepasse ce que lui permet de dire la science, et fait des déclarations péremptoires. Souvent, elles sont individuelles alors que pour gérer l’incertitude, il faut plusieurs points de vue."

Mathias Wargon va même plus loin et pointe la responsabilité des médias dans la glorifications de débats individuels. "Le débat il existe pour tout, notamment en médecine : là, on tâtonne sur un virus qui n’a même pas un an ! Ça a été projeté dans les médias, vous avez fait des vedettes de certains qui avaient des positions qui scientifiquement ne tenaient pas. Sur Raoult, on ne parle plus du fond de ses travaux mais de la forme, de Marseille contre Paris… On a projeté le débat scientifique dans des choses sur lesquelles nous ne sommes pas armés pour répondre. Ce qui devrait être un débat intellectuel devient du pour/contre."

Il s'étonne d'ailleurs que parfois, "on m'invite et quand je ne peux pas, on invite quelqu'un qui raconte le contraire !"

Pour autant, aucun des deux ne milite pour un "pouvoir médical" qui prendrait des décisions. "Le Conseil scientifique ne prétend pas avoir la vérité, mais de se positionner dans une position raisonnable et d’inspirer le politique", explique Marie-Paule Kieny. "Ce n’est pas lui qui doit prendre des décisions, jamais, on ne doit pas se tourner vers le scientifique pour prendre la décision à la place du politique. Ce qu’on peut demander à un pouvoir politique, c’est de s’assurer qu’il a écouté et entendu la parole scientifique, et qu’il prend la décision en connaissance de cause."

Deuxième vague ? "Ce qu'on voit, c'est que ça augmente"

"Des cas de Covid, on en voit beaucoup en consultation, des gens qui viennent pour se faire tester, ce qu’on ne fait pas. Je le répète, ne venez pas aux urgences pour vous faire tester !", explique Mathias Wargon en évoquant la situation à Saint-Denis. "On voit un peu plus de patients hospitalisés, ce n’est pas encore une “vague”. Je suis incapable de dire si c’est une augmentation de la ligne de base et on savait très bien en déconfinant qu’à un moment, on aurait des patients atteints du Covid, ou le début d’une deuxième vague. Mais ce n’est probablement pas la même chose en Gironde ou à Marseille."

"Je n'ai pas de boule de cristal", explique de son côté Marie-Paule Kieny. "Ce qu’on voit, c’est que ça augmente. Il y a beaucoup d’incertitude, on voit des augmentations en dents de scie, des décisions qui vont dans un sens ou dans l’autre… On a l’impression d’avoir une espèce de surenchère : ça marche pas, donc on en rajoute une couche. Mais en fait, on voit que les premières couches qu’on a sont mal mises en œuvre."

"Les anti-masques sont irresponsables"

Elle vite l'exemple du masque. "Le masque, il n’y a pas de doute, on voit maintenant que ça marche : mais il vaudrait mieux prendre les Français pour des adultes, et leur dire “quand vous êtes prêt de quelqu’un, portez un masque, mais quand vous êtes tout seul dans la rue, n’en portez pas”. Là, on voit des gens qui se promènent partout avec le nez dehors !! Ça ne sert à rien. Il vaudrait peut-être mieux en faire moins mais le faire bien, qu’en faire toujours plus et que ce soit mal appliqué."

"J’ai une vision plus pragmatique", complète Mathias Wargon. "Il faut une simplification des règles. Il y a le bon sens d’un côté, et de l’autre ne pas se prendre la tête, savoir si dans cette rue-là à telle heure il faut mettre le masque ou pas… C’est pas très agréable à porter, mais on sait que ça limite les contagions. Ça fait partie de notre devoir."

Que pensent-ils du mouvement "anti-masques" qui monte ces dernières semaines ? "Ils sont irresponsables", assène Mathias Wargon. "À un moment, il y a un principe de responsabilité et de civisme. Leurs arguments ne sont pas les bons : il y a toute la secte des QAnon, et il y a une pénétration de ce discours-là, un discours complotiste. Mais actuellement, l’avis général c'est que le masque est utile, donc on peut discuter, mais on met le masque."

  • Légende du visuel principal: Mathias Wargon et Marie-Paule Kieny © AFP / FABRICE COFFRINI / JOEL SAGET
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