Le philosophe, écrivain et académicien Alain Finkielkraut est l'invité du grand entretien

Alain Finkielkraut a réagi à la disparition de Michel Piccoli, mort à 94 ans. Le philosophe associe en premier lieu le comédien au souvenir des films de Claude Sautet ("Les Choses de la vie", "Vincent, François, Paul... et les autres", "Max et les Ferrailleurs") : "une France qui n'a pas été tout à fait la mienne, une France de l’amitié, où il pleut beaucoup, une France des cafés. Une France dont j’ai la nostalgie". 

Pour Alain Finkielkraut, il y avait dans les personnages de Piccoli "une sorte de fragilité, de fêlure, un sens de l’amitié magnifiquement développé par Claude Sautet, grand cinéaste mineur."

Sur la crise du coronavirus

L'académicien dit voir une vertu au confinement : "le retour inespéré du silence, entrecoupé simplement par le chant des oiseaux. C’était un moment de grâce. Ça n’a pas été un changement radical dans ma vie, je vis confiné, avec au coeur l’angoisse selon laquelle j’ai peut-être déjà dit tout ce que j’avais à dire."

"Ma peur vise la forme prise par le déconfinement", poursuit Alain Finkielkraut. "Ce qui m’effraie, m’attriste, ce sont les masques. Le masque généralisé porte un coup mortel au charme de la rue. Je ne voudrais pas qu’on s’installe dans ce régime prudentiel au point que la poésie furtive de la vie urbaine ne soit plus qu’un lointain souvenir. Mais c’est un regret, pas un discours militant."

"Il peut s’instaurer une méfiance mutuelle", note-t-il également. "Vous ne portez pas de masque, on vous fait une remarque, vous devenez dangereux. Des gens disent : 'j’ai le droit de prendre des risques'. Sauf qu’on n'a pas le droit de prendre des risques pour les autres. Le premier commandement de toute morale est de ne pas nuire."

Regrette-t-il les contacts physiques ? "Le régime du bisous bisous m’était un peu pénible", répond l'académicien. "Un peu de distance, c’est aussi un peu de civilité."

Alain Finkielkraut se dit "un peu gêné" par "l'opposition radicale" que l'on veut faire entre le monde d'avant et le monde d'après la crise. "L’histoire récente devrait nous avoir appris à nous méfier de toute liquidation de l’ancien pour qu’émerge un monde neuf. Il y a des choses dans l’ancien monde qu’il faut pouvoir maintenir. La nostalgie devrait avoir sa place même dans la politique. Je penserais plutôt en terme de continuité avec ce que le vieux monde avait de nécessaire, de beau, d’indispensable."

Il dit notamment redouter l'emprise croissante du numérique. 

"Je pense que l’incarnation a du bon. Je ne veux pas d’une virtualisation du monde."

Alain Finkielkraut estime que beaucoup ont projeté sur cette crise leur schéma préétabli. "Les souverainistes y ont vu une raison de célébrer le retour à la souveraineté nationale, les écologistes y ont vu une raison de changer complètement de politique". Il tacle au passage la tribune de Nicolas Hulot et son "anaphore diluvienne", un "festival de cuculâtrie"

"Si le monde d’après, c’est ce monde d’empathie, de bienveillance et de crétins souriants, il me donne la chair de poule." 

Le philosophe déplore certaines critiques adressées à l'exécutif sur la gestion de la crise. "Pour ces 'nouveaux procureurs', l’exécutif est censé tout savoir, tout pouvoir, tout prévoir", note-t-il, avant d'évoquer "le vent mauvais du populisme pénal" qui souffle sur la France, selon lui.

"Il faudrait faire une généalogie et aller aux sources du mécontentement français. Cet État, on lui demande tout, et quand il nous donne quelque chose, on le prend pour argent comptant".

"La critique du gouvernement est tout à fait légitime, mais elle ne doit pas rejoindre l’insulte et doit prendre en compte la complexité de la période dans laquelle nous sommes plongés." 

  • Légende du visuel principal: Alain Finkielkraut © AFP / LEONARDO CENDAMO / Leemage via AFP
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