L'ancien Premier ministre est l'invité de Léa Salamé et Nicolas Demorand. Il réagit à la mort vendredi d’un enseignant décapité près de son collège.

Celui qui fut aussi ministre de l’Intérieur évoque sa "colère" : "Il y a maintenant depuis plusieurs années une haine qui conduit à des crimes de plus en plus abjects. Décapiter un enseignant à proximité d’une école, lieu de liberté et d’apprentissage de la connaissance, c’est s’attaquer à la République dans toutes ses institutions."

Les services de l’État sont-ils impuissants face aux profils comme celui de l’assassin, inconnu des services de renseignement. Bernard Cazeneuve s’en défend. "Il faut lorsque le pays traverse des drames, rappeler tout ce qui est fait par les institutions de la République, par-delà les gouvernements, pour protéger les Français. S’il n‘y avait pas eu depuis des années un ensemble de mesures législatives, de décisions politiques, nous aurions des attentats en permanence. Depuis les années 2015/2016, nous avons encore des tragédies, et nous venons d’en vivre une. Mais des dispositions ont permis de réformer le renseignement ".

"Les lois qui existaient il y a encore quatre ans avaient été prises à une époque où il n’y avait ni téléphone, ni Internet. On a augmenté significativement les moyens de la police, de la gendarmerie, du renseignement"

"On a développé la coopération européenne. L’État agit en permanence, mais ce n’est pas parce qu’il prend toutes les précautions qu’on arrive à du risque zéro", rappelle-t-il. "Il y aura d’autres attentats, et la capacité de résilience de la société française dépend aussi de la capacité de ceux qui ont des responsabilités ou en ont exercé d’expliquer tous les moyens mis en place pour faire face à la crise."

"Signaux forts" de radicalisation

Pour lui, il y aurait dû y avoir une réaction dès les premiers signaux : "Quand on diffuse des images de décapitation sur Twitter, ou qu’on diffuse des images ou des propos qui appellent ou provoquent au terrorisme, c’est un signal fort qui doit appeler à la mobilisation et à la vigilance de tous ceux dont c’est le rôle. J’avais en 2015/2016 des informations selon lesquelles un certain nombre de catégories se radicalisaient plus que d’autres au sein de la nation, et parmi ces catégories, il y avait les Tchétchènes. C’est la raison pour laquelle j’ai pris deux dispositions : la première dans la loi asile de 2016, où j’avais proposé un amendement permettant de retirer le statut de réfugié à ceux qui en avaient bénéficié. L’asile en France, c’est fait pour assurer la protection de ceux qui sont persécutés, pas pour permettre à des étrangers de persécuter nos propres citoyens. Deuxièmement, j’avais mis en place un état-major destiné, tous les lundis matins, autour du ministre de l’Intérieur, à suivre territoire par territoire, individu par individu, le cas de ceux signalés par les services de renseignement, pour qu’elles soient mises hors d’état de nuire."

Les réseaux sociaux en cause 

Un autre coupable désigné, pour Bernard Cazeneuve, c’est internet : "Les réseaux sociaux sont devenus le creuset de l’abjection, puisque dans le plus grand anonymat, on peut diffuser des propos sur n’importe qui, qui portent atteinte à la dignité des personnes", assure-t-il. "Mon avis sur ce sujet est connu depuis 2014 : on m’a expliqué qu’il y avait la neutralité d’Internet, qu’en procédant ainsi je remettais en cause la liberté d’expression, que tout cela relevait du débat normal entre gens qui ne pensent pas la même chose… Et lorsque je le disais à l’Assemblée nationale ou dans les médias que l’antisémitisme, l’appel à la haine sont des délits, que s’ils étaient commis dans la rue ils seraient poursuivis, et que ce n’était pas parce qu’il était commis sur Internet que ça devenait normal, à ce moment-là j’étais mis en cause comme ministre de l’Intérieur liberticide. Sur les réseaux sociaux, la plus grande fermeté s’impose."

"C’est un devoir d’État de protéger un professeur", explique l’ancien Premier ministre, qui pense que Samuel Paty aurait dû être plus soutenu. "Il y a un enseignant, qui a été lâchement assassiné, qui dans sa classe fait un cours sur la tradition française de la liberté d’expression, la tradition du débat, la tolérance. Il y a, après, des parents d’élèves qui parlent sur Internet, demandent à ce que cet enseignant soit sanctionné. À ce moment-là, il y a un devoir de l’État, qui est en charge de la liberté pédagogique dans les établissements : convoquer les parents en question, et de la façon la plus ferme possible, leur dire que l’institution ne tolérera aucune pression, et d’engager toute action en droit qui permette d’assurer la poursuite de ceux qui ont commis des actes pénalement répréhensibles en appelant à la haine ou en mettant en danger la vie d’un professeur."

Plus largement, il dit avoir le sentiment que "la République s’affaisse, parce que sur ses principes, certains ont la main qui tremble. On voit sur la question de la laïcité toute une série d‘acteurs avoir des positions ambiguës, on voit dans des manifestations organisées par des associations des acteurs politiques venir expliquer que la police par construction est raciste."

"En créant ce climat, on crée les conditions d’une tension extrême, d’une stratégie de confrontation à l’intérieur de la République, on instille dans la République les ferments de la dislocation. Ceux qui se comportent ainsi ne se comportent pas de façon républicaine, cette gauche-là ne sera jamais la mienne."

"Faire bloc"

Alors que Gérald Darmanin affirme vouloir la dissolution du CCIF (Collectif contre l'Islamophobie en France) et indique qu'une cinquantaine d'associations seront contrôlées, Bernard Cazeneuve explique qu'il souhaite la dissolution "de toutes les associations dont les propos fracturent la République": "Nous sommes dans une période où il faut faire bloc". 

  • Légende du visuel principal: Bernard Cazeneuve, ancien Premier ministre sous François Hollande. © AFP / THOMAS SAMSON
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