Eric Caumes, chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, et Karine Lacombe, cheffe de service des maladies infectieuses à l'hôpital Saint-Antoine, sont les invités du grand entretien de Nicolas Demorand et Léa Salamé à 8h20.

Pour le professeur Karine Lacombe, "quand on parle de déconfinement, il ne faut pas avoir à l’esprit qu’à partir du 11 mai on va reprendre notre vie d’avant, c’est-à-dire sans précaution particulière. Ce n’est pas parce qu’on va déconfiner que le virus aura disparu. On voit que pendant cette période de confinement, le nombre de personnes infectées a énormément baissé, mais le virus continue de circuler à bas bruit. Pour l’instant on n’a pas encore de vaccin, qui serait la seule arme permettant réellement de juguler l’épidémie. Il va donc falloir adapter nos modes de vie au fait qu’on peut tomber malade si on rencontre le virus. Ça veut dire adapter, changer culturellement notre façon de vivre, nous qui étions des personnes culturellement plutôt proches les uns des autres." Avec une contrainte particulière que précise le professeur Éric Caumes : "On ne va pas pouvoir se réunir plus de quelques-uns, pour pouvoir limiter la propagation du virus entre nous."

"Le port du masque va s'imposer, il peut même devenir un accessoire de mode"

Les gestes barrières et les masques, quels que soit leur type, ne seront "pas être suffisant pour faire disparaître le virus", explique Karine Lacombe. "En revanche, c’est très important à mettre en place pour avoir une deuxième vague d’infections avec un nombre très importants de personnes aux urgences et en réanimation. Il faut maintenir le nombre de personnes infectées à un niveau bas de façon à ce qu’elles puissent être prises en charge dans le système de soin. Au-delà des masques alternatifs, dont on sait que ce n’est pas la panacée, les autres barrières mises en place sont très importantes : le lavage des mains, la distanciation physique, la distanciation sociale, le fait de ne pas autoriser les grands rassemblements tant que l’on n’a pas trouvé le traitement, qui devrait arriver dans les semaines (peut-être les mois) à venir."

Éric Caumes espère lui que "le port du masque s’imposera par le simple bon sens à défaut de pouvoir l’imposer par la loi, parce que ça paraît être la mesure barrière la plus efficace avec le lavage des mains et la distanciation sociale. Je pense que le port du masque va s’imposer, peut-être qu’il peut même devenir un accessoire de mode !"

Le masque et les enfants, un problème complexe pour la réouverture des écoles

Il sera toutefois difficile de faire porter des masques, notamment, aux plus jeunes. "On ne voit pas très bien comment on va pouvoir faire porter un masque à un enfant en bas âge", explique Éric Caumes. "Ça fait partie des choses dont le Premier ministre a parlé quand il a dit qu’il allait falloir préciser les modalités du déconfinement, notamment dans les écoles. On a pu voir que ça manquait de précisions, car pour l’instant il est difficile d’y voir clair. Beaucoup de personnes y réfléchissent, et ça ne peut pas se faire sans les enseignants."

"Depuis le début, nous professionnels de santé disons qu’il faut rester vraiment humble sur ce que l’on ne sait pas, sur ce que l’on sait", complète Karine Lacombe. "Tous les jours, ce savoir peut être remis en question. On a constaté que des enfants n’avaient pas de symptômes et étaient porteur d’une toute petite quantité de virus, et que ce ne sont pas les super-contaminateurs qu’on envisageait initialement. C’est pour ça que l’ouverture des écoles est un élément qui va être important à considérer à partir du 11 mai : il y a probablement moins de risque de contamination que ce que l’on pensait au début." "Je serais un peu plus prudent", précise Eric Caumes. "Il est montré que les enfants peuvent s’infecter entre eux, qu’ils peuvent infecter leurs parents ou leurs enseignants. On sait que le virus circulait dans des écoles de l’Oise." Dans tous les cas, assure Karine Lacombe, "il y a toujours une histoire d’équilibre entre le bénéfice et le risque quand on prend une décision".

Tests sérologiques et virologiques, deux usages et deux efficacités

Sur la question des tests, Karine Lacombe précise qu'il faut bien distinguer les tests sérologiques et les tests virologiques, qui n'ont pas la même utilisé. "On va augmenter de façon très importante le nombre de tests virologiques que l’on peut faire chaque semaine : ils seront faits chez des personnes qui ont des symptômes, mais également, ce que l’on n’avait pas fait jusqu’à maintenant sauf au début de l’épidémie, chez les personnes qui sont en contact avec ceux qui ont des symptômes. Parce qu’on sait que dans les deux jours qui précèdent l’expression des symptômes, on peut être contaminant. C’est extrêmement important."

"Sur les tests sérologiques, ce que l’on a vu ces derniers temps c’est une espèce de foire à l’arrivée des tests", regrette la cheffe de service des maladies infectieuses à l'hôpital Saint-Antoine. "Moi, j’ai été vraiment choquée par la mise à disposition de plein de tests, de façon assez libre, qu’on n’avait pas validés scientifiquement. Ce qu’on a vu avec tous ces tests sérologiques, c’est qu’il y avait beaucoup de faux négatifs. En Allemagne, ce qui est utilisé principalement ce sont les tests virologiques. Les tests sérologiques ne pourront pas permettre de savoir si vous êtes infecté maintenant, mais si vous avez été infecté avant. Le problème, c’est qu’il y avait des personnes qui avaient été en contact avec le virus mais qui avaient des tests négatifs, ils n’avaient pas produit assez d’anticorps pour que ces tests sérologiques aient une bonne performance. Ça pose un vrai problème pour l’utilisation de ces tests dans le cadre d’une stratégie de déconfinement."

Qui tester, puisque selon le président de la République il ne sert à rien de tester tout le monde ? "Emmanuel Macron a aussi dit qu’il fallait tester les personnes asymptomatiques qui étaient dans l’entourage de cas. C’est absolument fondamental, parce qu’il faut casser les chaînes de transmission à l’intérieur des foyers plus ou moins gros : les petits comme les familles, les grands comme le porte-avions Charles-de-Gaulle. Il faut isoler les cas, et tracer les contacts à l’aide des tests. Les tests sérologiques, ça permettra de dire qu’on a eu l’infection, mais ça ne permettra en aucun cas de dire que l’on est infecté ou contagieux. Or c’est ce qui est important à l’heure actuelle."

"La grosse majorité des personnes qui ont guéri ne refont pas de symptômes à court voire moyen terme"

Une questions essentielle pour réussir à sortir du confinement, c'est celle de l'immunité. Peut-on attraper à nouveau le virus une fois guéri ? "De notre expérience et de ce qui a été publié, on voit que la grosse majorité des personnes qui ont guéri ne refont pas de symptômes à court voire moyen terme", explique le professeur Lacombe. "En revanche, on a décrit des cas de personnes qui avaient guéri, avec une disparition complète des symptômes, et certaines d’entre eux ont de nouveau eu des symptômes, en général moins importants que les symptômes initiaux. Est-ce que ça veut dire qu’ils n’ont jamais perdu le virus ? Qu’il n’était plus détectable et qu’il redevient détectable ? Qu’ils se sont réinfectés ? Pour l’instant, on ne peut pas répondre. Personnellement, sur l’exemple de quelques patients, je pense que ce sont plus des rechutes que des réinfections."

"Pour l’instant, force est de reconnaître qu’on ne connaît pas la réalité des choses en ce qui concerne ce coronavirus", admet Éric Caumes. "Ce qu’on sait, c’est que l’immunité a l’air de disparaître au fil du temps. En tout cas, ce qu’il faut en retenir, c’est qu’il ne faudra pas compter sur l’immunité collective dont on parlait beaucoup à un moment pour pouvoir casser l’épidémie."

Karine Lacombe ajoute : "Heureusement qu’on n’a pas laissé l’épidémie courir comme ça a été annoncé par certains pays au début de l’arrivée du virus. On aurait eu de grosses surprises."

  • Légende du visuel principal: Hôpital © AFP / Nathan Laine
Les invités
  • Karine LacombeInfectiologue et cheffe de service à l'hôpital Saint-Antoine à Paris
  • Eric CaumesSpécialiste des maladies infectieuses et tropicales à La Pitié-Salpétrière (Paris).
L'équipe
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