Les députés européens, Manon Aubry (Groupe Unitaire de Gauche) et Bernard Guetta (Renew Europe), sont les invités du Grand Entretien de la matinale de France Inter.

L'annonce du plan franco-allemand est perçu de manière très différente par nos deux invités.

Pour Bernard Guetta, "ça peut être le début d’un troisième acte, d’une troisième étape, aussi importante que le Marché Commun, institué par le traité de Rome au tout début, ou que la monnaie unique. Cette troisième étape, c’est l’union politique. Nous commençons aujourd’hui à envisager des politiques industrielles communes, des investissements communs, une défense commune,  une affirmation commune de l’UE sur la scène internationale. Bien avant cette proposition franco-allemande d’un plan de 500 milliards, il y a eu ces mots extraordinairement importants de la Présidente de la Commission Européenne, qui parlait d’une “commission géopolitique”, qui tienne compte du retrait américain du Monde, de la volonté des États-Unis de combattre férocement l’UE comme un concurrent économique, de la volonté de la Russie d’essayer de réavancer ses pions pour la reconstitution des frontières de l’ancien empire russe, de la volonté de la Chine de s’affirmer en première puissance économique, industrielle, militaire et politique. Face à tous ces défis, nous devons, nous les Européens, nous affirmer. Cela passe par la solidarité à l’intérieur et la souveraineté sur la scène internationale."

Manon Aubry, elle, estime que ce plan est insuffisant et surtout trop flou. "Il a été annoncé de manière tonitruante comme le grand plan de sauvetage de l’Union Européenne. Honnêtement, on voudrait tous y croire, on n’est pas des oiseaux de mauvais augure qui souhaitent le malheur général ; mais ce fonds est insuffisant de par son montant (500 milliards d’euros, c’est quatre fois moins que ce que nous avons voté, Bernard Guetta et moi d’ailleurs, au Parlement Européen, la semaine dernière, c’est 3 % du PIB européen alors qu’on estime que la crise pourrait coûter jusqu’à 12 % du PIB). Ensuite, ce fonds, il faut comprendre comment il fonctionne : c’est technique mais c’est essentiel. La Commission Européenne va emprunter de l’argent sur les marchés financiers, qu’elle va ensuite prêter aux régions, et cet argent devra ensuite être remboursé par les États-membres. C’est en cela que ça pose, à mon sens, trois problèmes : le premier c’est le contrôle démocratique, on délègue à la Commission Européenne le soin de la relance dans un cadre démocratique flou ; on attache des conditionnalités, puisque les États devront “respecter des politiques économiques saines”, les mêmes réformes d’austérité budgétaire qui ont été prônées depuis des années, comme demander aux soignants de dire adieu à leur hausse de salaire ; troisième problème, c’est de l’argent que devront rembourser les États-membres, de la dette qui va s’ajouter à une dette déjà insurmontable, et à la fin c’est nous tous qui paierons la facture."

Une dette remboursée par le budget européen

Bernard Guetta reprend lui à son compte le terme de "révolution" pour qualifier le ton et l'ambition de ce plan. "Je n’ai pas la même lecture que Manon Aubry, de ce texte, notamment sur les modalités de remboursement. La Commission européenne va emprunter 500 milliards sur les marchés et ce ne sont pas les États qui rembourseront, c’est l’Union européenne par le biais de la Commission. Alors évidemment, l’Union européenne est financée par les États-membres. Mais dans la mesure où ces 500 milliards seront intégrés au budget européen, pour ses modalités de fonctionnement, il est évident que ces sommes seront remboursées par les États avec la clé de répartition qui est celle du budget européen, qui tient compte de la démographie, de la puissance économique, etc. Il ne s’agirait pas de dire à l’Italie, à l’Espagne qu’ils devront rembourser la somme qu’ils ont touchée : on devra rembourser en fonction de la clé de fonctionnement du budget européen. De plus, on peut parfaitement imaginer que les ressources propres de l’Union Européenne se développent dans les années à venir, elles ne devront pas être remboursées dans les deux ans, mais dans les dix ans voire beaucoup plus tard. La configuration économique dans l’Union européenne aura beaucoup évolué. Il ne s’agit pas de remboursement au prorata de ce qu’ont reçu les États, il s’agit véritablement de la construction d’une solidarité européenne, et c’est fondamental."

Une solidarité bancale, selon Manon Aubry : "Oui, les États devront rembourser à hauteur de leur contribution au budget européen. Mais la France et l’Italie sont parmi les plus gros contributeurs, or on a une Italie endettée à 135 % de son PIB, la France va approcher les 115 %... Ce sont des difficultés supplémentaires qui vont être ajoutées à ces États qui, même si Bernard Guetta a raison sur le fait que la France et l’Italie vont probablement recevoir plus que ce qu’elles vont contribuer, vont quand même faire face à une dette supplémentaire irremboursable. C’est pour ça que nous, on défend une annulation partielle de la dette, celle détenue par la Banque Centrale Européenne qui, pour la France, en détient 20 %. Parce que les prêts contractés pendant la crise, l’ont été en urgence, c’est de la “mauvaise dette” parce qu’on n’avait pas d’autre choix et que ça n’a pas créé d’investissement. Il est possible, ça a déjà été fait dans l’Histoire, d’annuler la dette. Comme après la Seconde Guerre mondiale avec l’annulation de la dette pour l’Allemagne de l’Ouest en 1953, qui a profité à la situation économique très favorable que connaît l’Allemagne aujourd’hui. Je pense que ce sont des pistes qui ont été trop vite écartées, alors que la politique monétaire, la BCE, devraient être des outils au service de l’intérêt général."

Vers une Europe plus solidaire et plus sociale ?

Pour Bernard Guetta, "Il s’agit de voir l’ampleur des changements introduits dans le vocabulaire et l’action de l’UE. N’oublions jamais que les grandes évolutions politiques commencent par des changements ou des évolutions de vocabulaire : hier, la simple idée d’une politique industrielle commune était totalement taboue, il n’y avait que la France pour la défendre et les autres membres de l’Union Européenne nous riaient au nez. Aujourd’hui, ce tabou est tombé, tout comme le tabou de la défense européenne, ou celui de l’Europe sociale."

Manon Aubry n'est pas convaincue : "Pour être honnête, je sens un changement dans les discours qui ne se traduisent absolument pas en actes, et qui font perdre tout son sens à la politique : si vous dites une chose et que vous en faites une autre, c’est normal qu’à la fin on n’y croie plus. On entend parler de relocalisations, tout le monde a déploré le fait que l’Union Européenne était dépourvue de compétences industrielles et qu’elle s’est retrouvée à la marge de la Chine, on était incapables de produire des masques sur le territoire européen ! Ça, c’est la conséquence directe des politiques de libre-échange qui sont une religion, et même une sorte de fanatisme au niveau européen. Derrière les beaux discours sur la relocalisation, pas plus tard que la semaine dernière, un nouvel accord de libre-échange a été signé (pas encore ratifié) entre l’Union Européenne et le Mexique ! On va continuer, comme si de rien n’était, les politiques d’avant."

  • Légende du visuel principal: Marion Aubry © AFP et Bernard Guetta © Getty /
Les invités
  • Manon AubryTête de liste de LFI aux élections européennes
  • Bernard GuettaJournaliste, spécialiste de politique internationale
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