Le philosophe Alain Finkielkraut, auteur de "À la première personne" (Gallimard), est l'invité d'Ali Baddou dans le Grand entretien à 8h20.

A 70 ans, Alain Finkielkraut publie "A la première personne", un livre dans lequel il "fait l'histoire de [ses] pensées". "J’ai choisi d’écrire un essai qui soit également un récit. Et je dois dire que je souffre des épithètes inamicales parfois accolées à mon nom. J’ai voulu m’interroger pour savoir si je les méritais, ou s’il y avait erreur sur la personne". Il ne s'agit pas pour autant d'un livre testamentaire, déclare-t-il : "Quand je le préparais, je disais à mes tout proches que c’était mon testament rikiki. Mon esthétique et ma morale, c’est une esthétique et une morale de l’essentiel. S’il y a des anecdotes, c’est parce qu’elles prennent sens".

Citant Philippe Muray, il affirme que "la jeunesse est un naufrage" : "Il faut s'en sortir, car c’est un moment de malléabilité, et de très grand conformisme", explique-t-il, revenant sur sa jeunesse en mai 68. "Nous étions sûrs d’être dans une période de lutte finale, nous brandissions des slogans absurdes comme CRS=SS, car nous vivions à l’ombre de la Résistance, et nous voulions nous montrer à la hauteur. Ce “je” de 68 était un “on” : nous avions à cette époque cessé d’imiter nos pères, mais nous nous imitions les uns les autres. Cela étant. J’ai quand même une petite nostalgie pour ce moment où tout le monde parlait avec tout le monde".

Dans son livre, il revient sur le fait d'avoir pris du LSD dans sa jeunesse : "Il est vrai que je déplore l’effondrement de la langue, je peste contre les portables, je compte encore en anciens francs, on en déduit que je suis chaste et forcément sinistre, on me voit comme un scrogneugneu.". Il ajoute : "_Il est vrai qu’à la surprise de certains, le prétendu scrogneugneu que je suis a pris du LSD_. J’en ai pris trois ou quatre fois, c’est rien du tout. Je ne sais pas fumer, je crapote. Quand il s’agissait de fumer du hash, j’avalais trop ou je recrachais tout, et je restais en rade. Là, c’est une pilule très démocratique : tout le monde fait son trip", dit-il, tout en réfutant l'idée de la légalisation.

C’est merveilleux parce qu’étant donné mon image, ça me rend sympathique. Mais faut pas exagérer non plus.

Alain Finkielkraut évoque le "revirement" d'Emmanuel Macron sur la question de l'immigration : "Ça m’a beaucoup frappé, je n’ai pas été étonné de son revirement, car c’est un véritable revirement : pendant la campagne électorale Macron avait une vision économique - les problèmes et les solutions sont économiques - il a compris que si fracture française il y a, l’économie à elle seule ne pourra pas la résorber". Pour lui, "l’UE est devenue une des plus grandes zones d’immigration du monde, et cela se fait au détriment de l’intégration, avec une augmentation des territoires perdus de la République" : "S'ils vivaient comme nous, il n’y aurait pas de problème de voile, pas de pression communautaire en France, pas ce que décrit Elisabeth Badinter, un séparatisme grandissant et même une forme de sécession, François Hollande n’aurait pas dit que nous allions peut-être vers la partition, Gérard Collomb n’aurait pas dit que les communautés risquaient de se faire face".

Il ajoute, sur la question de la création d'un poste de commissaire européen chargé du "mode de vie" : "Que vous posiez la question, cela signifie que l’Europe post-hitlérienne a choisi d’être une construction fondée sur des normes, des procédures et des valeurs, seulement des valeurs, et pas du tout sur une civilisation. Si nous nous pensions comme civilisation, ce serait une évidence pour nous qu’il y a un mode de vie européen, qu’il y a des campagnes européennes qui ne ressemblent pas aux paysages américains, qu’il y a une forme de mixité en Europe et en France, qui sont l’apanage de cette civilisation". 

Sur la place de la militante Greta Thunberg dans le combat écologique, il dit trouver "lamentable que des adultes s’inclinent aujourd’hui devant une enfant. Je crois que l’écologie mérite mieux. Et il est clair qu’une enfant de 16 ans, quel que soit le symptôme dont elle souffre, est malléable et influençable". 

Il ajoute : "Pourquoi est-elle célèbre, Greta Thunberg ? Parce qu’elle a demandé la grève des cours. Que font les professeurs normalement constitués ? Ils donnent des mots : et nous avons besoin de mots pour savoir ce que nous perdons. En écoutant simplement certains scientifiques, on demandera toujours davantage d’éoliennes, c’est-à-dire que l’écologie majoritaire participera à la dévastation à laquelle elle croit porter remède. Redonnons leur place à ceux qui préconisent une écologie poétique, et laissons les enfants être des enfants". 

Répondant à une question demandant si les intellectuels sont aujourd'hui "largués", qu'il juge "délibérément hostile" : "C’est une question qui témoigne du seul racisme que notre époque autorise : la gérontophobie. Dès qu’on est un peu vieux, il faut qu’on dégage. Je dégagerai peut-être un jour quand je n’aurai plus rien à dire. Quant à savoir si je suis largué parce que je m’inquiète de la multiplication des écrans et que j’éprouve une certaine nostalgie, que j’ose parfois dire “c’était mieux avant”, je répondrais que plus le présent s’ensauvage, plus il s’enlaidit, moins il est permis d’en sortir par la pensée ou la mémoire".

Notre époque a tendance à voir la paille dans l'oeil du passé, et pas la poutre qui est dans le sien.

  • Légende du visuel principal: Alain Finkielkraut © AFP / LEONARDO CENDAMO / Leemage
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