Gérald Bronner, professeur de sociologie, membre de l'académie des technologies et de l'académie nationale de médecine, est l'invité du grand entretien de Nicolas Demorand à 8h20. Il évoque notamment l’affaire Griveaux, mais aussi plus largement notre rapport aux réseaux sociaux et certaines dérives médiatiques...

Gérald Bronner
Gérald Bronner © AFP / Hanna Assouline

Une affaire qui n’a pas du tout surpris le sociologue. "Toutes les conditions technologiques sont là pour qu’on se dise 'je ne sais pas ce qui va se passer, ni comment ça va se passer, mais il est certain que ça va se passer.' Ce genre de phénomènes va continuer à se produire, malgré l’indignation que nous ressentons. Il faut s’attendre à toutes sortes de révélations. Car ce qui peut se produire plus tard dans notre vie, nous n’en apprécions pas toujours le danger."

Pour lui, nous sommes entrés collectivement dans une époque de "porosité entre vie publique et vie privée". "On y contribue tous : tout le monde a tendance, sur les réseaux sociaux, pour attirer l’attention des autres, à exhiber des éléments de sa vie privée (leurs voyages, le contenu de leur assiette, une rupture sentimentale…). C’est une façon de gagner du capital d’attention : quoiqu’on en dise, nous aimons que les regards se  tournent de temps en temps vers nous." Une exposition qui, quand elle est importante, nous expose aussi à des gens "potentiellement déséquilibrés". "La captation du regard des autres fait aussi de vous une cible."

Le risque démarre, selon lui, quand on mélange voyeurisme et droit de savoir : "La transparence, la démocratie en a besoin. 'J’ai le droit de savoir' est une revendication tout à fait légitime en démocratie ! Mais il faut faire attention à ce que le voyeurisme ne se mue pas en droit de savoir. Les individus à l‘origine de cette affaire ont essayé de transfigurer un voyeurisme, ou une volonté d’attirer l‘attention, en vertu. On est en pleine tartufferie !"

Internet, un révélateur de notre nature collective

Pour Gérald Bronner, cette affaire est aussi caractéristique de notre comportement sur Internet, qui en dit beaucoup sur nous. "Les données massives qu’on a, sur les consultations de sites et ce qui nous intéresse, dévoilent une nature profonde de l’humanité. Par exemple, ça ne vous surprendra pas que les premières vidéos, partout dans le monde, qui sont regardées, sont des vidéos pornographiques, tout simplement. Oui, le sexe ça nous intéresse ! Et en même temps, on fait beaucoup d’efforts pour masquer cette anthropologie, cette réalité… Et _on accuse la technologie et notre environnement social de dévoyer notre nature. Or pour ceux qui observent la société, ces outils sont de formidables mécanismes de dévoilement._"

Des caractéristiques sur lesquelles les réseaux sociaux mais aussi les médias peuvent dangereusement jouer : "Il y a des émotions dont on sait qu’elles sont plus virales que les autres. Les réseaux sociaux ne sont pas les seuls responsables : les journalistes marchent main dans la main avec ce type de compulsion, et ça c’est très inquiétant." Le professeur de sociologie ajoute même : "L’indignation est un très bon produit cognitif sur le marché dérégulé de l’information. De même que la sexualité, la peur, l’effet de dévoilement... Un média russe avait annoncé que, pendant une journée, il n’annoncerait que des bonnes nouvelles : ce jour-là, l’audience a été divisée par 10. _La mauvaise nouvelle, c’est que les bonnes nouvelles ne nous intéressent pas._"

Il estime également qu’on retrouve dans ces réseaux sociaux "qui se sont un peu ensauvagés" une tendance finalement classique de nos sociétés : "Il faut observer attentivement ce qu’on pourrait appeler des “forces de minorité” : ceux qui déclenchent la polémique en premier vont nous obliger à déplacer nos normes collectives. Quand, dans un groupe de 1000 personnes, il y en a 10 qui parlent plus fort que les autres, ils arrivent à imposer leur norme. C’est ce qu’on pourrait craindre."

Les invités
  • Gérald BronnerProfesseur de sociologie à l’Université Paris Diderot - Paris VII
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