Denis Peschanski, directeur au CNRS, historien et co-responsable du programme 13-novembre et Marc Weitzmann, écrivain, auteur de "Un temps pour haïr" aux éditions Grasset, sont les invités du grand entretien de France Inter à l'occasion de l'hommage national à Samuel Paty.

Pour Denis Peschanski, il y a "un point de rupture" avec la mort de Samuel Paty. "C’est la première fois qu’on s‘attaque directement au cœur même de la République, à savoir la transmission. Donc de la possibilité de faire passer les valeurs de la République, d’éduquer à la citoyenneté les jeunes, et c’est ça qu’on a voulu tuer. On est vraiment au cœur d’une guerre qui a été déclarée à la République. Il faut réagir avec nos armes : moi je suis chercheur, je réagis avec les armes de la connaissance, de la recherche, j’essaye de travailler sur ces mécanismes."

"C’est le premier professeur à se faire assassiner en France, mais ce n’est pas le premier à se faire assassiner en Algérie", rappelle de son côté Marc Weitzmann. "Pendant la guerre civile algérienne au début des années 90, les professeurs et les journalistes étaient les premières victimes désignées des islamistes. Il faut s’en souvenir. On n’en serait pas là si on n’avait pas laissé les réseaux du FIS algérien s’installer en France avec les Frères musulmans : ce sont eux qui ont créé les conditions de ce qui se passe et qui ont révolutionné l’islam de France pour en faire ce qu’il est aujourd’hui. Je n’ai pas été surpris en apprenant ce qui s’était passé à Conflans, pas plus qu’on n’a été surpris en apprenant ce qui s’était passé rue Nicolas Appert : on sent la tension, elle est perceptible. Dès que Charlie Hebdo a republié les caricatures, le journal a été en butte aux attaques, y compris dans certains médias, accusant le journal d’être provocateur. Il est induit depuis le début que finalement Charlie Hebdo ne cesse de chercher les problèmes, et que finalement on ne devrait pas attiser les braises de la colère des “musulmans”, entre guillemets. C’est une tension qui est liée à la peur : quand les gens ont peur, ils sont dans le déni, et ils commencent à excuser les criminels."

"On doit pouvoir donner aux enseignants les moyens de faire passer ces messages-là"

"L’enseignant ne doit pas s'accommoder de la sensibilité des élèves, au sens où l’on ne doit pas s’interdire de parler de choses essentielles", estime Denis Peschanski. "Et Samuel Paty en a parlé ! Il prend les mesures pédagogues qu’il juge les plus adaptées pour faire passer son message. Je ne connais évidemment pas les circonstances exactes, on a raconté beaucoup d’histoires autour de cette affaire, il y a eu beaucoup de fake news. L’enjeu fondamental, c‘est qu’il faut que cet enseignement passe : à la fois qu’il n’y ait rien d’interdit, et que ce soit entendu. C’est le double défi."

"Bien sûr qu’il y a un risque d’autocensure. C’est de notre responsabilité, d’abord de la hiérarchie qui doit accompagner les enseignants et les rassurer, les assurer de leur soutien, et de la Nation de dire que c’est un bien commun."

Sur l’enseignement du terrorisme en classe, il souligne les difficultés à le faire efficacement. "Comme pour toute nouvelle question, bien sûr que les enseignants n’ont pas été formés spécialement. Je pense qu’il faut qu’on puisse former, dans toutes les académies, les enseignants à ces thématiques là, avec des spécialistes du sujet. On doit pouvoir leur donner les moyens de faire passer ces messages-là. Ça a été la même chose avec l’histoire de la Shoah : c’était pas simple comme thématique ! Surtout dans les périodes de contestation de l’existence des chambres à gaz. Là aussi, il y a eu des formations, de très nombreuses formations, qui ont été lancées. Ici c’est le même principe : il faut donner aux enseignants les moyens d’enseigner, tout simplement."

"Avec le terrorisme on deale avec l’impossible, qui vient fracturer la réalité"

Marc Weitzmann regrette une double injonction pour les enseignants : "Il faut pas faire de vagues, et en même temps il faut transmettre un certain nombre de choses… Or ce n’est pas possible de ne pas faire de vagues, et pas seulement sur la question des caricatures : dans certaines classes c’est l’idée que la Terre est ronde qui peut être mise en cause, dans d'autres à peu près n’importe quoi peut l’être à partir du moment où ça fait référence à un savoir qui échappe à la sphère théologique. L’enseignement sur le terrorisme c’est très intéressant, le problème c’est qu’avec le terrorisme on deale avec l’impossible, qui vient fracturer la réalité. Personne ne peut être préparé à ça par définition, donc comment enseigner quelque chose qui consiste à ne pas y être préparé ? Comment le savoir peut se transmettre à travers ça ? C’est une question extrêmement complexe."

"Il y a une guerre idéologique intense qui est livrée, donc il faut y répondre", estime-t-il. "Après, le risque dans une guerre idéologique, c’est qu’on risque de sombrer dans “les clichés contre les clichés”, le débat public se réduit considérablement et on finit par s’insulter mutuellement. Cette guerre nous est livrée à partir de fake news, de désinformation, et qui mène à la violence physique. Il faut y répondre, et de manière martiale."

"Ce que Gérald Darmanin dit sur les rayonnages dans les supermarchés, c’est stupide"

"Il ne faut pas que la démocratie démissionne", selon Denis Peschanski. "Et cette démocratie passe aussi par le rassemblement. L’enjeu c’est de rassembler un maximum de segments de la société pour isoler ceux qui, actuellement, profitent d’un terreau qui lui est favorable. La responsabilité d’un certain nombre de mes collègues, le fameux “oui mais”, est absolument dramatique. Ce qui est très intéressant dans les propos du recteur de la Mosquée de Paris, c’est que dans la promesse démocratique, on peut intégrer évidemment les musulmans de France."

Marc Weitzmann craint une forme d’amalgame. "On ne voit pas très bien pour quelle raison le fait de s’en prendre à l’islamisme mettrait en cause tous les musulmans de France. Gérald Darmanin a parfaitement raison en disant que le séparatisme ne concerne pas que l’islam, mais aussi certains réseaux d’extrême-droite. Après, évidemment, ce qu’il dit sur les rayonnages dans les supermarchés, c’est stupide, ça n’a pas lieu d’être. Mais ce qu’il faut garder en tête, c’est qu’on est un pays méditerranéen et on est aussi le pays de la plus importante communauté musulmane d’Europe. Il est évident que les régimes ultraconservateurs au Moyen-Orient ne vont pas laisser sans réagir s’installer un islam des Lumières à leurs portes : c’est ça le véritable enjeu. Tant qu’on les laissera assurer une propagande radicale pour contrôler les âmes des musulmans, on ne sera pas tranquilles."

"Qu’est-ce qui a été touché à travers Samuel Paty ?", ajoute Denis Peschanski. "C’est la question des Lumières, des valeurs qui nous fondent. On mobilise ces valeurs pour la contre-offensive, autour de ces questions qui ont été attaquées au cœur, puisque l’enseignement c’est d’abord ça."

  • Légende du visuel principal: Hommage national à Samuel Paty mercredi 21 octobre, ici photo prise lors de la manifestation du dimanche 18 octobre 2020 © AFP / Bertrand GUAY
Les invités
  • Denis PeschanskiHistorien, Directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la mémoire de la Seconde guerre mondiale
  • Marc Weitzmannjournaliste et écrivain
L'équipe