Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de l'Éducation nationale et directrice France de l'ONG "ONE", est l'invitée du grand entretien de Nicolas Demorand et Léa Salamé à 8h20.

L'ex-ministre de l'Éducation nationale comprend-elle la décision de rouvrir progressivement les écoles ? "Je pense qu’il est nécessaire de le faire, et d’indiquer à quelle date cela peut se faire. Parce que la classe numérique, à distance, n’est qu’un complément. Ce n’est pas un substitut : on a besoin du professeur et de l’énergie du groupe pour apprendre."

"Les modalités pratiques, il n’y a que dans la discussion qu’elles peuvent être intelligentes"

Toutefois, elle n'est pas d'accord sur la méthode. "La question c’est celle des modalités : je m’étonne qu’il n’y ait pas davantage de concertation réelle des syndicats d’enseignants, des fédérations de parents d’élèves, des collectivités locales… Je pense qu’une telle concertation, en profondeur, aurait permis d’améliorer la réponse, parce que les inquiétudes qui sont émises par les uns et les autres sont parfaitement justifiées. En effet, les professeurs sont dans leur droit de demander quels équipements, quels masques, quels gels hydroalcoolique, quels tests seront présents dans les établissements. Les collectivités locales sont en droit de demander comment on va désinfecter ces établissements. Les parents ont raison de s’inquiéter sur le respect des gestes barrières par des enfants en très jeune âge."

Pour Najat Vallaud-Belkacem, il est impossible d'imaginer que "les enseignants vont à la fois, dans la même journée, s’occuper des élèves qui auront pris le chemin de l’école, et en même temps continuer à adresser leurs cours à distance aux élèves qui ne seront pas revenus car ce n’est pas obligatoire". "Ce n’est pas tenable. Une meilleure concertation avec la communauté éducative aurait permis qu’il y ait un protocole sanitaire clair. Si j’étais professeur, je serais sans doute syndiquée et j’estimerais indispensable que mon syndicat soit entendu, autour de la table et participe à la prise de décision. Ces modalités pratiques, il n’y a que dans la discussion entre acteurs qui ont des angles, des visions qui se complètent, qu’elles peuvent être intelligentes. Moi, je crois vraiment à l’intelligence collective."

"Ce qui me frappe, c’est que depuis le début de cette crise, où les parents ont été obligés de prendre en charge la scolarité de leurs enfants, beaucoup se sont dit 'le métier de professeur est éminemment précieux et compliqué, est-ce qu’on les reconnait vraiment comme il le faudrait, etc.'”, explique l'ancienne ministre. "Aujourd’hui, on a la possibilité de mettre en action cette prise de conscience, en donnant la parole aux professeurs pour qu’ils s’expriment sur ce sujet. Ils sont de bonne volonté, je ne fais pas partie de ceux qui les accusent de manque de civisme, j’ai d’ailleurs trouvé cette accusation absolument scandaleuse. Les professeurs ont envie de retrouver leurs élèves, ils savent l’importance de reprendre l’école pour des considérations scolaires et sociales. Simplement, ils ne veulent pas que ce soit fait n’importe comment, et je les comprends."

De mauvaises décisions prises pendant ce quinquennat (et le précédent)

Elle reconnaît également que la période de confinement est catastrophique pour certains élèves. "Il y a une réalité : tout le monde n’est pas égal face au confinement. Ces inégalités sociales, qui préexistaient à la crise, d’un certain point de vue il est bon qu’elles apparaissent ainsi au grand jour, y compris à ceux qui en détournaient allègrement le regard. Pardon, mais on parle quand même d’un gouvernement et d’un ministère de l’Éducation qui, il y a six mois encore, divisait par deux ce qu’on appelle les fonds sociaux, ces fonds qui dans les établissements scolaires étaient là pour aider les familles les plus pauvres et leurs enfants, notamment pour les frais de scolarité. Oui il y a une réalité sociale, oui lorsque le confinement a été décidé, cette classe à distance ne s’est pas passée de la même façon pour tous les élèves, notamment ceux qui n’avaient pas d’équipement numérique ou pas l’autonomie pour s’en servir."

Elle rappelle d'ailleurs que lors du quinquennat précédent, elle avait lancé des mesures concrètes pour faire face à ce type de problèmes. "Les choses auraient été différentes si l’on avait poursuivi, après 2017, le plan d’équipement numérique que nous avions adopté durant l’ancien quinquennat et qui visait précisément à donner une tablette, un ordinateur à tous les élèves progressivement", détaille Najat Vallaud-Belkacem. "Un plan adopté à hauteur d’un milliard d’euros alors que j’étais ministre de l’Éducation, arrêté assez brutalement à partir de 2017. Cela a fait que beaucoup d’élèves n’étaient pas équipés, beaucoup d’enseignants pas formés à ces outils. Ce n’est pas pour refaire l’Histoire, mais il y a des décisions politiques qui ont été prises et qui ont des effets aujourd’hui."

Des décisions qui, elle l'admet également, n'ont pas été prises que dans le quinquennat actuel. "Je pense qu’il faut reconnaitre que dans les décennies passées il y a eu un sous-investissement dans l’hôpital public. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de postes créés sous l’ancien quinquennat, mais face aux besoins, ça n’a pas été suffisant. On doit reconnaitre lucidement que nous avons sous-investi dans notre système de soins."

"À mon avis on est beaucoup plus proche des 20 % [de décrocheurs] que de 5 ou 7 %"

Pour elle, le ministère sous-estime gravement ce phénomène de décrochage. "Je pense qu’ils sont bien plus nombreux qu’on ne le dit. On sait que près de 1,8 millions d’enfants vivent sous le seuil de pauvreté, à mon avis on est beaucoup plus proche des 20 % que des 5 ou 7 % d’élèves qui ont décroché et ont été perdus. Les 4 % [annoncés par Jean-Michel Blanquer], je pense que c’est un chiffre donné au doigt mouillé, mais je ne vois pas sur quoi il s’appuie. La réalité empirique, c’est que les professeurs constatent bien plus d’absents, de décrochés ou de perdus dans les élèves qu’ils cherchent à réunir lorsqu’ils les appellent."

Elle note aussi un décalage dans le respect donné par les pouvoirs publics aux spécialistes de certaines questions. "Une chose qui me frappe en ce moment, c’est qu’on parle beaucoup de faire appel à la science, aux savants sur les questions médicales, et qu’on parle plus rarement de faire appel à la science et aux savants quand il s’agit d’éducation, d’inégalités sociales… Et pourtant, on aurait bien besoin de ces scientifiques pour nous dire quelle est la réalité de ces situations."

Plus largement, elle évoque la recherche en général, qui avant la crise état déjà mobilisée pour crier son désarroi. "La recherche française tient son rang, et chacun prend conscience aujourd’hui de la nécessité d’investir dans cette recherche", estime Najat Vallaud-Belkacem. "Tout comme l’investissement dans l’éducation ou la santé, ce sont des choses qui régulièrement sont réinterrogées, remises en question par un certain nombre de politiques libérales ou néo-libérales des dernières décennies. Elles ont détourné nos concitoyens de la nécessité d’investir dans ces champs. Aujourd’hui, peut-être que les gens prennent mieux conscience qu’on a besoin de cette recherche d’excellence, de qualité. Et en même temps, ce qui est frappant en ce moment, c’est que beaucoup de gens attendent de la recherche et de la science qu’elles produisent des réponses immédiates. Mais la science n’est pas Google, le scientifique c’est un travailleur du long cours, et le savoir le plus souvent n’est pas le fruit d’un génie individuel, mais plutôt d’une entreprise collective sur la durée. Il faut admettre ça sur la recherche, que ça puisse prendre du temps et que c’est un travail à plusieurs."

"Si l’on n’est pas capable de tout faire pour effacer [le Covid-19] de chacun de nos pays, il nous reviendra"

En tant que directrice France de l'ONG One, elle s'inquiète également beaucoup pour la situation des pays africains en cette période de crise sanitaire. "Le Covid-19 affecte malheureusement tous les pays du monde, je crois que c’est clair actuellement. Mais en Afrique, ce qui nous inquiète particulièrement, c’est que se trouve là-bas les pays les plus pauvres du monde, ceux dans lesquels 50 % de la population vit sous 1,70 euros par jour. Des pays qui sont particulièrement peu prêts à faire face à la crise du Covid-19, en termes de système de soin, de protection de population confinée… On craint pour la santé de cette population et on craint des épidémies de famine, et d’ailleurs le Plan Alimentaire Mondial est en train de nous annoncer potentiellement 250 millions de personnes dans le monde qui seraient touchées par la famine."

"Pourquoi cela nous inquiète ?", ajoute Najat Vallaud-Belkacem. "Par humanité, naturellement, mais aussi par raison pour l’ensemble de notre monde. Le virus Covid-19, contagieux comme il l’est, si l’on n’est pas capable de tout faire pour l’effacer de chacun de nos pays, il nous reviendra par des réinfections. Il y a une réponse globale à apporter à ce problème global."

Emmanuel Macron a-t-il raison de demander un allègement de la dette des pays africains ? "Oui, il a raison, et nous aurions aimé que le G20, qui s’est réuni la semaine dernière, adopte une réelle annulation de la dette des pays les plus pauvres, ce qui n’a pas été le cas", regrette l'ancienne ministre. "Le G20 s’est simplement entendu sur une suspension, un report du paiement de la dette dans le temps. Or de trop nombreux pays aujourd’hui croulent sous le poids de la dette. Prenez un pays comme le Ghana, qui consacre onze fois plus d’argent à rembourser sa dette qu’à son système de santé ! Comment voulez-vous gérer la crise Covid-19 dans ces conditions ? Il faut fournir des liquidités à ces gouvernements pour qu’ils puissent y faire face."

  • Légende du visuel principal: Najat Vallaud-Belkacem © Radio France / Anne Audigier
Les invités
  • Najat Vallaud-BelkacemAncienne ministre de l'Education nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, directrice France de l'ONG ONE
L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.