Le Pr Philippe Juvin, qui dirige les urgences de l’hôpital Georges-Pompidou à Paris, est l'invité du grand entretien. Il évoque la pénurie de masques et de tests pour détecter les malades, la manière dont les urgences gèrent l'épidémie, et la possibilité d'un traitement.

Le Pr Philippe Juvin, chef du service des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou à Paris
Le Pr Philippe Juvin, chef du service des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou à Paris © AFP / Daniel Pier / NurPhoto

Les hôpitaux, notamment parisiens, risquent-ils d'arriver à satuation ? Pour l'instant, ce n'est pas le cas, selon Philippe Juvin. “En temps normal, dans un service d’urgences, on hospitalise 15 % des patients ; là, on est probablement à plus de 60 %. Mais on a encore de la marge, on a encore des lits de réanimation. On arrive à faire de la réanimation dans des endroits qui ne sont pas a priori prévus pour ça. On peut par exemple utiliser les salles de réveil, des salles de réanimation pédiatrique.” Le risque, c'est l'arrivée annoncée du pic de l'épidémie, mais pour lui, impossible de savoir quand il arrivera : "Je n’ai aucune visibilité sur cette question, et je ne sais pas si quelqu’un en a. Certains disent cette semaine, d’autres dans dix jours : en fait on ne sait pas, il faut beaucoup d’humilité dans cette affaire.”

Les services de réanimation risquent-ils de devoir, à terme, "trier" des malades pour faire face à la pénurie de moyens. Philippe Juvin pense que non : “Il faut que vous sachiez qu’en réanimation et en médecine d’urgence, depuis toujours, nous devons faire des choix. Il est clair que la question peut se poser de manière plus aiguë aujourd’hui. Mais un des sujets fondamentaux, c’est justement de ne pas avoir à faire des choix. Tant qu’on a des capacités suffisantes, qu’on a un lit de plus que le nombre de patients qui arrivent, le choix n’a pas à être fait.”

Un premier médecin mort du coronavirus : "j'espère que c'est le dernier"

L'épidémie a fait un mort chez les soignants hier, un médecin dans l'Oise. Faut-il craindre, comme en Chine, une multiplication des contaminations de médecins, d'infirmières, d'ambulanciers ? “Wuhan a été l’épicentre de l’épidémie, où les gens ne se protégeaient pas suffisamment au début, ce qui n’est plus notre cas. Les statistiques chinoises disent que 63 % des soignants ont été infectés, la plupart sans gravité. _En France, je ne sais pas si c’est le premier [médecin mort du coronavirus], mais j’espère que c’est le dernier._

_“Il y a quelques centaines de soignants en Ile-de-France qui sont positifs", explique Philippe Juvin. "La majorité le sont avec des symptômes de faible importance. Aux urgences, les soignants sont en première ligne et les patients arrivent avec des expectorations qui ont le taux maximal de virus. Il faut qu’aux urgences on soit extrêmement protégés, tout comme nos collègues de réanimation, qui font des soins qui les amènent à aller au fond de la gorge. Ce sont les deux populations surexposés : les urgentistes et les réanimateurs. Je pense qu’on est suffisamment protégés à l’hôpital, mais je me pose la question des soignants qui sont en ville_."

Confinement et tests, un équilibre à trouver

"L’OMS a dit la semaine dernière qu’il fallait tester toute la population", rappelle Philippe Juvin. Or la France en est loin : "aujourd’hui, si vous venez pour une simple toux dans mon service, je vais vous examiner, mais dès lors que je ne vous hospitalise pas et que vous n’êtes pas à risque, je vais vous renvoyer chez vous alors que vous êtes peut-être infecté et infectant. Le vrai sujet, entre le test et le confinement, c’est qu’il faut faire les deux de manière intelligente : tester un maximum de gens, et confiner en priorité ceux qui sont positifs. Le confinement est indispensable, mais la bonne technique serait de tester beaucoup plus de monde, de faire de ce test une arme de lutte et d’isolement des vrais malades."

Il explique l'avoir dit au ministre de la Santé Olivier Véran : "Il est médecin, il sait tout ça. Simplement, il gère (plutôt bien) une situation de pénurie extrême. _On ne peut pas lui reprocher qu’il ne puisse pas faire de tests : il y a deux semaines, il n’était pas ministre. Il a commandé des millions de tests, il faut attendre qu’ils arrivent_."

La chloroquine, un possible traitement ?

"L’étude du professeur Raoult semble montrer que c’est efficace, le problème c’est qu’un certain nombre de gens disent que cette étude présente des défauts, qui font que les résultats ne seraient pas si probants que ça", explique Philippe Juvin. "La vérité, c’est qu’on n’a pour l'instant pas de traitement contre cette maladie qui est très grave. Il faut rapidement qu’on sache si [la chloroquine] est efficace. Et il faut qu’on produise très massivement, dès maintenant, le produit : si on a la confirmation qu’on peut le donner au maximum de gens, il va falloir qu’on en ait."

Des hôpitaux privés qui aident, d'autres moins

"On a demandé à quelques hôpitaux privés de nous prendre des malades, certains jouent vraiment le jeu, d’autres prétendent jouer le jeu", regrette le médecin. "Quand on les appelle pour leur proposer un malade, ils trouvent des raisons pour ne pas le prendre. Il y a des déclarations très publiques des hôpitaux privés, et sur le terrain on perçoit souvent des réticences."

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