Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, est l'invité du grand entretien de Nicolas Demorand et Léa Salamé à 8h20.

Le ministre rappelle tout d'abord son inquiétude que "le monde d’après ne devienne pire que le monde d’avant". "Dans le monde d’avant, on avait vu une amplification des fractures, une aggravation des tensions de la vie internationale, une compétition majeure entre puissances, et il n’y avait pas de raison particulière pour que cela s’arrête. Avec les tensions actuelles entre la Chine et les États-Unis, la lutte entre les puissances se poursuit, s’est même aggravée. Dans ce cadre-là, il y a une nécessité pour l’Europe d’assumer sa souveraineté."

"L'initiative franco-allemande a été un événement"

"Je souhaite que le monde d’après soit le grand retour de l’Europe", explique Jean-Yves Le Drian. "Parce que dans la confrontation dont nous parlons [entre Chine et États-Unis, NDLR], la place de l’Europe doit s’affirmer, pour éviter d’être simplement un témoin et de sortir de l’Histoire. Il faut qu’elle retrouve son autonomie, à la fois stratégique et industrielle, en particulier dans le domaine de la santé ou le domaine alimentaire. Je trouve que finalement, après des débuts un peu compliqués de la présence européenne dans la crise, les grands enjeux sont maintenant bien identifiés, et il y a des affirmations répétées au cours des derniers jours, en particulier l’initiative franco-allemande qui a été un événement."

Que penser des pays qui refusent cette initiative ? "D’abord il est important qu’il y ait un accord franco-allemand pour déterminer les conditions de la relance. Il faut qu’elle soit au rendez-vous, et elle doit passer d’abord par des initiatives européennes. S’il n’y avait pas la volonté commune franco-allemande pour être au coeur de cette nouvelle donne, rien ne se passerait. Il se trouve qu’il y a des réserves de la part de quelques États, mais aussi beaucoup de soutien. Je suis convaincu que la force du message apporté par cette initiative franco-allemande sera de nature à renverser la table. Je suis optimiste parce que c’est l’intérêt de tout le monde ! Y compris des pays dits “frugaux”, parce que l’essentiel de leurs marchés est à l’intérieur de l’Europe."

"Très pragmatique" sur les réouvertures de frontières

Qu’en est-il des frontières à l’intérieur de l’Europe ? Quand est-ce que la France va rouvrir les siennes ? "Il faut à cet égard être à la fois dans l’ouverture progressive et nécessaire, et dans la prudence", tempère le ministre des Affaires étrangères. "Il y a pour la France, comme pour les pays voisins, deux phases dans le déconfinement : nous sommes dans la première, qui suppose des mesures progressives et un bilan, qui sera fait en fin de semaine, pour aborder la deuxième phase qui commencera le 2 juin. Dans cette première phase, les frontières extérieures de l’espace européen sont fermées jusqu’au 15 juin. Un ressortissant européen peut revenir, mais il doit assumer une quatorzaine de protection à l’égard des siens et de son environnement. À l’intérieur de l’Europe, aujourd’hui, il y a des contrôles, des restrictions de circulation, qui s’assouplissent progressivement. Ces limites sont en train de disparaître mais il va falloir appréhender la situation à la fin de la semaine pour voir si on peut aller au-delà de ces ouvertures, et surtout le faire après le 2 juin."

"Je suis très pragmatique, et on voit bien depuis le début de cette crise qu’il faut l’être, parce que toute déclaration ferme risque le lendemain d’être remise en cause", rappelle Jean-Yves Le Drian. "Aujourd’hui, dans la phase de déconfinement dans laquelle nous sommes, [partir en vacances à l’étranger] n’est pas recommandé. Demain, si les informations sur la pandémie s’avèrent toujours positives, et que les pays européens progressivement ouvrent leurs frontières, alors il n’y a pas de raison. C’est ce que je souhaite, en tout cas on fera tout pour que ce soit possible."

Pour lui, il est logique que le déconfinement se fasse à un rythme variable selon les pays. "La pandémie a atteint les différents pays européens de manière totalement différente, à un rythme totalement différent, de manière plus ou moins violente : certains pays ont été très touchés, comme le nôtre, l’Italie, l’Espagne ; d’autres beaucoup moins, comme le Portugal, les Pays baltes, etc. Il est logique que les pays aient pris des mesures séparées en fonction de l’agenda de la pandémie, et de la gravité. Mais progressivement, avec une bonne coordination européenne que nous souhaitons, on va pouvoir faire en sorte que l’espace intérieur se rouvre. Pour les frontières extérieures, il est vraisemblable qu’elles seront toujours fermées après le 15 juin, parce que la pandémie se répand dans d’autres pays de manière extrêmement significative."

En ce qui concerne la fermeture des frontières aux ressortissants d'autres pays européens, "nous prenons des mesures de réciprocité : nous l’avons fait pour l’Espagne quand elle a décidé de fermer de manière plus stricte ses frontières, nous faisons la même chose à l’égard du Royaume-Uni".

"Je respecte les normes sanitaires que les autorités marocaines ont décidé"

Sur les Français bloqués à l’étranger, notamment en Algérie ou au Maroc :"Il y a eu une grande opération de retour des Français de passage à l’étranger, depuis la mi-mars. Une opération très compliquée, parce que les frontières de ces pays étaient fermées, les vols de leurs compagnies aériennes suspendues, les aéroports eux-mêmes étaient fermés. Il a fallu multiplier les initiatives dans 140 pays différents pour permettre à 186.000 de nos compatriotes de revenir dans les meilleures conditions. La difficulté, c’est qu’au Maghreb, singulièrement au Maroc, il y a eu deux phases. La première, qui a commencé le 13 mars, où les touristes français qui étaient sur place souhaitaient rentrer,  et nous avons permis à 30.000 de revenir via un pont aérien de 200 vols."

"La deuxième vague, plus récente, concerne d’autres Français qui depuis le mois d’avril ont manifesté leur souhait de rentrer en France, soit parce qu’ils n’avaient pas trouvé de place dans les vols (un nombre relativement faible), soit parce que des Franco-Marocains, qui ont leur résidence en France et qui passent une partie de l’année au Maroc, ont voulu revenir et je respecte ce choix, soit parce qu’il y avait des camping-caristes qui ont leurs habitudes et pensaient pouvoir rentrer plus tard. Pour ceux-là, ça devient compliqué : les aéroports marocains sont fermés, il n’y a pas de ligne à part les vols d’Air France que nous affrétons régulièrement, et il y a des mesures sanitaires très exigeantes, avec les déplacements interdits. C’est une situation particulière et je respecte les normes sanitaires que les autorités marocaines ont décidé."

  • Légende du visuel principal: Jean-Yves Le Drian © AFP / Bertrand Guay
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