Frédéric Worms est professeur de philosophie contemporaine à l’ENS et Membre du comité national d’éthique.

Frédéric Worms
Frédéric Worms © AFP / Pierre Andrieu

L'une des questions qui redevient majeure actuellement, c'est celle de la confidentialité, à l'heure où l'on envisage un traçage des malades pour mieux évaluer l'ampleur de l'épidémie : "La confidentialité des données de santé, le secret médical, font partie des droits fondamentaux de chaque citoyen. Or ça fait partie des choses qui risquent d’être suspendues par exception, des noms vont circuler… Il faut préserver les droits et ne donner ces noms qu’avec l’accord des personnes."

Vouloir savoir qui est malade ou non, même au niveau individuel, "c’est à la fois compréhensible pour des raisons d’affection, de bienveillance, on veut savoir si les proches des gens vont bien, etc. En même temps, ça peut être nuisible, dangereux, et [le secret] doit servir à protéger. Le fait de savoir qui est malade fait partie du soin, au sens médical et moral, et en même temps ça peut fragiliser le respect de la dignité, le respect des principes."

La fin des relations (telles qu'on les vit habituellement)

"L’un des effets du confinement c’est d’interrompre des relations [avec les autres], et parfois on ne se rendait pas compte de leur importance : elles sont révélées par leur interruption même", explique Frédéric Worms. "Et du coup, il y a une relance de ces relations, certains disent même qu’on n’a jamais eu autant de relations que maintenant. Il faut transformer nos relations avec les autres. C’est à la fois dans la frustration (on ne peut pas se voir ou se toucher), et en même temps il y a de l’innovation, de la création. Là, on se parle sans se voir mais la parole est aussi un lien vivant !"

"Dans le confinement, il faut considérer que ce n’est pas un enjeu secondaire", assure le philosophe. "Il y a les questions des libertés publiques, de la santé, de l’économie. La question des relations, c’est le quatrième enjeu vital du moment." Notamment pour ceux pour qui les relations avec les autres sont "vitales", "les personnes fragiles, ceux chez qui il faut voir l’autre pour survivre".

Il y a une souffrance du confinement, mais il peut y en avoir une vertu à certaines conditions. Il ne faut pas l’idéaliser, notamment. Il faut construire dès maintenant ce qu’il y a de positif, et mesurer les risques, même relationnels.

Le confinement, une "cocotte-minute" ?

"Dans l’idée de confinement, il y a l’idée d’enfermement, d’étouffement, de quelque chose sur lequel on met un couvercle", s'inquiète Frédéric Worms. Or les débats, y compris politiques, se poursuivent dans la population. "Les gens discutent, de leur situation sociale et économique, de leurs enfants, du soin, de l’avenir de la société. Mon souci, c’est de ne pas attendre la sortie de la crise pour évoquer d’autres sujets. Si on attend la sortie, ce sera très dangereux. Tous ces sujets qui marinent sous le confinement pourraient devenir explosifs."

"Il ne faut pas masquer qu’il reste en France d’autres sujets, des sujets de division", préconise le professeur de philosophie. "Dans les relations qu’il faut maintenir, il y a aussi les débats politiques. Si l’union masque les divisions, les conflits, ils vont mariner sous la cocotte du confinement et exploser. Pendant la solidarité, la démocratie continue."

Le débat sur la chloroquine ne doit pas être "une polémique idéologique"

Sur cette possibilité de traitement actuellement testée, Frédéric Worms estime qu'il faut "se réjouir, même dans la crise, même pour des raisons vitales, qu’on se retourne vers la science". Mais il voit aussi dans ce débat passionné, qui a largement débordé hors du cadre médicale pour devenir politique, un risque : "Il ne faudrait pas qu’après le déni de la science de certains, on passe à une conception un peu “magique” de la science. Il faudrait une sorte d’éducation collective en temps réel sur le travail de la vérité : on établit des faits, on trouve des preuves… Tout ça prend du temps, un temps déjà considérablement accéléré par rapport à la mise à l’épreuve d’un antibiotique et d’un nouveau vaccin."

"Tout le monde est d’accord pour dire que s’il y a des effets positifs immédiats, il faut les utiliser", rappelle-t-il. "Mais pour construire une réponse valable, pour tous les effets secondaires possibles il faut avoir confiance dans la science, dans le débat scientifique : il ne s’agit pas d’une polémique idéologique, il s’agit d’une controverse scientifique. Cette frustration qui est légitime (on voudrait être sauvés) ne doit pas devenir une idéologie. Redécouvrons le travail de la vérité."

Sur les concepts de "résilience" et de "guerre"

Sur les deux termes, utilisé notamment par l'exécutif pour évoquer la situation actuelle, le philosophe a des avis différents. Il valide par exemple le mot de "résilience", "la capacité pour un corps à rebondir, à reprendre forme après une déformation, un choc, un traumatisme". Pour lui, elle implique d'agir rapidement : "On sait que cette capacité existe chez les humains, mais qu’elle est fragile, elle a des conditions. C’est un souci de l’après, mais qui commence maintenant. Il faut tout de suite intervenir sur le traumatisme psychique, sinon après c’est trop tard, notre cerveau se fixer sur l’image négative et ne pourra plus être soulagé. Il faut agir sur les effets moraux, psychologiques, politiques."

Sur le mot "guerre", Frédéric Worms est moins convaincu. "Évidemment qu’il ne s’agit pas d’une guerre, une guerre c’est entre “eux” et “nous”, entre  des groupes humains. Ici il s’agit d’un combat commun, contre un ennemi commun. Ce sont les grands combats collectifs de notre temps, un peu comme le climat, l’environnement. Quand Trump dit qu’il s’agit d’un virus étranger, quand la Chine dit qu’elle a gagné contre les autres pays, là, on voit certaines guerres réelles revenir."

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