Jean-Yves Camus, directeur de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, est l'invité du grand entretien de France Inter. Il revient sur la place des groupes radicaux dans le mouvement des "gilets jaunes".

Le gouvernement a-t-il eu raison de pointer du doigt la présence de membres de groupes radicaux dans le mouvement des "gilets jaunes" ? "Il ne s'agit pas de nier cette présence, elle existe, elle a été revendiquée par un certain nombre d'acteurs", concède Jean-Yves Camus, directeur de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès. Mais, poursuit-il, "ce n’est pas parce que des groupes ont vu l’occasion d’acquérir une visibilité en allant se greffer sur le mouvement qu’ils résument ce mouvement". 

"Cette présence de groupes extrêmes ne réduit pas le mouvement à cela : ce n'est ni son origine, ni sa colonne vertébrale".

Il raconte que l'ultragauche "a commencé par regarder le mouvement avec un brin de circonspection", évoquant un texte qui dénonçait le fait que "les gens qui se mobilisaient contre les taxes sur le carburant, on ne les avait pas vues dans les manifestations contre la loi immigration ou la loi travail". "Et puis petit à petit cette ultragauche a vu tout le potentiel qui existait dans cette mobilisation horizontale, qu’elle pouvait essayer d’orienter, et qui possédait, quelles que soient les revendications, un capital de révolte qui reste extrêmement puissant contre l’Etat".

Y a-t-il des intérêts communs, dans cette mobilisation, entre ultragauche et ultradroite ? "Je ne vois pas comment l'ultragauche et l'ultradroite pourraient faire chemin ensemble", répond Jean-Yves Camus. "D’abord parce qu’on entend du côté de l’ultradroite un certain nombre de gens attirés par les sirènes d’un régime militaire, il y a un fantasme boulangiste dans cette droite plébiscitaire qui rêve de l’homme fort". 

En revanche, explique-t-il, "on a quelque chose de très intéressant qui me semble faire tronc commun entre les deux mouvements. Le mouvement des "gilets jaunes" demande la prolifération des droits. Dans le petit groupe qui se réunit place de la Réunion, dans le XXe, à côté de chez moi, les affichettes parlent pêle-mêle de droit au logement, de droits en termes de salaire minimum, poursuivent par l’ensemble des droits individuels, évidemment le RIC… on en arrive à une prolifération immédiate de droits individuels dénués du moindre équivalent en termes de devoirs", dit-il, évoquant par exemple le fait que les manifestations ne sont toujours pas déclarées.  

Selon lui, il existe un risque que "la défiance donne lieu à des explications de type complotiste. Quand vous estimez que l’Etat est entre les mains d’un clan et qu’il ne joue plus son rôle, qu’il opprime, il faut expliquer au peuple pourquoi cet Etat tient debout. Très vite vient le complot médiatique. Et ensuite il y a des gens qui peuvent être tentés d’expliquer que si ce système tient debout c’est parce qu’il y a des tireurs de ficelles. On a vu l'antisémitisme pointer le bout de son nez, ainsi que l’anti-maçonnisme aussi cette croyance selon laquelle les francs-maçons seraient une forme de pouvoir secret qui tiendrait la République en constituant, à l’intérieur de l’appareil d’Etat, des réseaux d’entraide qui confisqueraient les mécanismes de décision". 

"C’est une forme de vacuité des esprits, tout cela n’explique rien, on arrive à un stade de radicalité verbale et théorique. Ce qui me fait peur ce n’est pas “Macron démission”, mais quand j’ai vu “Macron pendaison”, on est véritablement tout à fait en dehors de ce qui est permis en République"

Est-ce une crise qui peut s'avérer utile ? "Ça peut être une chance à saisir si jamais le grand débat national qu’annonce le gouvernement débouche sur quelque chose", dit-il, tout en affirmant qu'il y croyait peu. 

Pour Jean-Yves Camus, il faut aussi garder en tête "que les radicaux sont minoritaires, qu’ils ne forment pas la stature du mouvement et qu’ils n’en déterminent pas les objectifs. On est peut être à la veille de la naissance d’un mouvement cinq étoiles à notre sauce, une sorte d’ovni politique ni à droite ni à gauche qui pourrait émerger ici". 

Il rappelle qu'aux côtés de ces radicaux, il y a beaucoup de primo-manifestants, "qui ont voulu, pour la première fois de leur vie, peut être la seule, montrer leur exaspération en s’en prenant physiquement à ce qu’ils détestent". 

  • Légende du visuel principal: Jean-Yves Camus dans le studio de France Inter, le 28 décembre © Radio France
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  • Jean-Yves CamusPolitologue, directeur de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès
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