Le Pr Xavier Lescure, Médecin infectiologue à l'hôpital Bichat et Stéphane Gaudry, professeur de médecine intensive réanimation à l'hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis) sont les invités du Grand Entretien.

Paris, France, le 23 Mars 2020 : les benevoles de la protection civile font du transferts de patients infectes par le COVID 19 et ayant des problemes respiratoires dans les hopitaux parisien
Paris, France, le 23 Mars 2020 : les benevoles de la protection civile font du transferts de patients infectes par le COVID 19 et ayant des problemes respiratoires dans les hopitaux parisien © AFP / Nathan Lain / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Ce sera sans doute une des plus rudes semaines de l'épidémie pour les soignants. "L’épidémie est pour le moment relativement contenue", explique le Pr Xavier Lescure. "On est en Ile-de-France la région la plus touchée, mais on n’a pas encore des niveaux de réanimation totalement saturés. On essayer de fluidifier le flux des patients qui vont mieux avec une prise de relais, soit dans les cliniques soit dans des services moins tendus. On espère ne pas prendre de décision de limitation de soins trop rapidement, et on essaie de répartir la charge pour que le maximum de soignants et d’établissements de santé soient en mesure de prendre en charge les patients, y compris hors Ile-de-France."

Une saturation progressive, pas brutale

La préparation est aussi importante en Seine-Saint-Denis, où "depuis cinq à six jours, la situation est très compliquée, en particulier à Avicennes et Jean Verdier [deux hôpitaux du département, NDLR]", précise Stéphane Gaudry. "On a réussi à doubler nos capacités de réanimation pour des malades en Covid-19. On est sur un déploiement progressif, et on arrive à juguler les entrées des patients qui viennent de l’intérieur de l’hôpital... Mais très clairement dans le 93 on n’est plus capables de prendre en charge les patients qui viennent de l’extérieur de l’hôpital. Ces patients sont transférés dans d’autres structures en Ile-de-France."

"Quand on parle de pic ou de vague, on a l’impression que ça va durer deux jours très durs, puis que ça va passer", explique le professeur d'Avicenne, qui évoque une saturation progressive : "On voit un afflux très important de patients depuis dix à quinze jours, qui engorgent les services. Si tous les jours vous avez 15, 20 malades qui arrivent dans votre service, automatiquement au bout d’un moment vous êtes plein. Même s’il n’y a pas un phénomène brutal, avec dix fois plus de malades qui arrivent (ce qui n’est pas le cas), tous les jours il y en a beaucoup et ça engorge les services."

Quel est le moral des soignants ?

"Pour le moment on tient, mais les équipes sont quand même extrêmement sollicitées", raconte Xavier Lescure. "On essaie de se préserver, on a des décès tous les jours." Même s'ils sont loin d'être majoritaires : "Les patients guéris, c’est la majorité des patients, âgés comme plus jeunes. C’est ça qui remonte le moral. malgré la situation dramatique dans laquelle on est : l’immense majorité des gens vont guérir, spontanément et sans traitement. Les hôpitaux ne reçoivent que 15 à 20 % des patients, qui ont besoin de soins de support."

Des hôpitaux qui manquent de bras : "La réserve sanitaire est extrêmement limitée, il est difficile de faire venir des gens, ça s’organise pas comme ça du jour au lendemain. Il faut faire attention de ne pas exposer les personnes jeunes à des personnes infectées."

Les effets positifs du confinement

Selon Xavier Lescure, on devrait commencer à les voir cette semaine. "Déjà ce week-end, l’accélération a un peu diminué, on a des prospectives qui prévoient une amplification de ce phénomène sur une semaine, on devrait voir ça dans les prochains jours."

Un confinement plus ou moins difficile à maintenir, comme le précise Stéphane Gaudry : "Dans le 93, il faut avoir conscience que c’est beaucoup plus difficile de respecter un confinement. Les gens habitent sur des surfaces très petites, en grand nombre. Ça fait partie des raisons pour lesquelles le 93 est très touché. Vu que 15 à 20 % de la population d’Ile-de-France est partie dans des résidences secondaires, il y a des quartiers où il y a moins besoin des forces de police. Par contre, on en a besoin pour faire respecter le confinement dans le 93."

Chloroquine, "sur d’autres coronavirus, on en était revenu en disant que c’était inefficace"

"Aucune preuve formelle n’a été obtenue sur aucun médicament", rappelle Xavier Lescure, qui estime qu'on "pourra espérer de premiers résultats [des différents essais en cours] d’ici une quinzaine de jours."

Sur la chloroquine plus précisément, il ne cache pas son inquiétude : "Pour prendre une décision majeure il faut être plusieurs. On peut la prendre rapidement, mais il ne faut pas oublier que des cliniciens, des méthodologistes, des spécialistes de santé publique auront toujours une vision plus large qu’un clinicien. Certes, ce dernier doit pouvoir prendre une décision, mais elle doit être entourée d’une intégrité scientifique sans faille, même dans l’urgence. Le point qui m’affecte, c’est la façon dont sont communiqués ces résultats. Et le fait que les gens croient que la chloroquine est efficace, ça entrave la réalisation rapide de la recherche clinique robuste pour pouvoir apporter une réponse la plus rapide possible."

Stéphane Gaudry, lui, assure même voir déjà des effets dévastateurs à cause de cette polémique : "En l’état actuel des choses, ce qu’on peut dire c’est que la chloroquine est peut-être efficace, peut-être inefficace, et peut-être dangereuse. Ce sont les trois possibilités et pour l’instant, on ne peut pas répondre à la question. Quand on ne connaît pas le sujet, on peut avoir l’impression que “c’est pas grave, on va donner un peu de chloroquine et si ça marche pas tant pis” or ce n’est pas du tout comme ça que ça marche : nous, on a des malades qui sont arrivés avec de la chloroquine et qui avaient des effets secondaires cardiaques extrêmement graves : c’est un médicament qui est cardio-toxique."

"Il faut se méfier : c’est pas la première fois dans l’histoire de la santé publique qu’il y a un emballement autour d’un médicament", rappelle le médecin. "La chloroquine, c’était déjà arrivé sur d’autres coronavirus, et on en était revenu en disant que c’était inefficace. C’est pas la première fois qu’on voit un coronavirus…"

Contagieux pendant dix jours, peu de risques de l'attraper deux fois.

Xavier Lescure répond ainsi à la question d'une auditrice : "Quand on est asymptomatique, on a beaucoup moins de risques de transmettre l’infection, puisque par définition c’est par la toux que les choses peuvent être transmises. Après, il faut être vigilant sur les contacts, c’est pour ça qu’il ne faut pas braquer l’attention que sur le masque : l’hygiène des mains est vraiment importante."

Il rappelle que "les gens ont plus longtemps du virus quand ils sont en réanimation, dans des états très précaires. Mais d’après des études récentes, le virus n’est plus infectant à partir du dixième jour." Il explique également que les études sur des cas de deuxième infection au Covid-19 ont depuis été relativisées, et que le risque d'être malade deux fois est très faible.

De nouvelles (bonnes) habitudes ?

Quid de nos habitudes sanitaires après l'épidémie ? Stéphane Gaudry rappelle que "les gestes barrières, ça fait des années qu’ils sont appris par nos enfants. Moi mon fils, quand il revenait de l’école il y a deux ou trois ans, il m’expliquait les gestes barrières. On ne va donc pas continuer à les pratiquer quelques mois : on va continuer tout le temps !"

Car il ne faut pas oublier que, "au-delà du coronavirus, transmettre la grippe à des personnes âgées, c’est pas bien non plus. On aura des habitudes qui vont changer après la levée du confinement, qui se fera progressivement."

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