Esther Duflo, Prix Nobel d'économie, est l'invitée du grand entretien de Nicolas Demorand et Léa Salamé à 8h20.

Esther Duflo
Esther Duflo © AFP / Jonas Ekstromer

L’économie qui s’arrête suite à une épidémie, "je dois avouer que ce n’est pas quelque chose que j’avais envisagé", reconnaît Esther Duflo. "En y repensant, c’est une erreur de ne pas l’avoir envisagé ! En relisant ce que les experts avaient dit, au moment de la grippe aviaire, il y avait déjà une peur qu’une pandémie de ce type se produise. Avec un peu de recul, c’est quelque chose qu’on aurait pu considérer et auquel on aurait pu mieux se préparer de manière sanitaire, économique ou psychologique."

Une situation "dramatique" à cause des "erreurs faites au début de la crise"

Justement, aux États-Unis où elle se trouve actuellement, le manque de préparation est flagrant. "Ce qui est très surprenant, c’est qu’on ne voit pas de changement de popularité de Trump, au contraire il y a une sorte de ralliement autour du drapeau", explique l'économiste. "Or la situation a été rendue bien plus dramatique par les erreurs qui ont été faites au début de la gestion de la crise."

Parmi les conséquences visibles, l'explosion du chômage sur place. Une augmentation mécanique, pour Esther Duflo. "La difficulté aux États-Unis, c’est qu’il n’y a pas de moyens pour soutenir les emplois sur place. Pour aider les gens qui ne peuvent pas travailler pendant le coronavirus, la seule façon c’est qu’ils soient soutenus par le chômage. Or être au chômage, ça induit de l’anxiété, des difficultés administratives, ce qui fait que les gens au chômage vont consommer moins, ce qui va renforcer la crise."

Pire, "aux Etats-Unis, quand les gens perdent leur emploi, ils perdent aussi leur assurance-santé, ce qui, au milieu d’une pandémie, est absurde", s'inquiète la prix Nobel d'économie. "Les gens peuvent choisir entre rester chez eux, jusqu’à ce que ça empire terriblement, ou aller aux urgences trop tôt, ce qui contribue à l’engorgement. Il y a un lien entre le système social et économique et les conséquences sur la santé. On n’est donc pas près de voir la fin du désastre aux USA."

L'économie après la pandémie

"On ne sait pas ce qui va se passer en sortie de crise", admet Esther Duflo. "Quand on endiguera la maladie, est-ce que les gens vont immédiatement se remettre à consommer et à travailler ? Ou est-ce que, parce qu’ils auront perdu une partie de leur richesse, qu’ils seront inquiets, la reprise sera beaucoup plus lente ?"

Et surtout, est-ce que tout continuera comme avant ? L'Union européenne, par exemple, a largement assoupli sa position sur les déficits. "Je pense que ce changement est conjoncturel", regrette l'économiste. "Ce qu’on a vu après la crise de 2008, c’est que les gouvernements se sont remis beaucoup trop tôt dans une perspective très timide sur la dette et les déficits. C’est clair que ce n’est absolument pas le moment de s’en préoccuper, mais le danger ce serait de s’en préoccuper et de reprendre trop vite une orthodoxie un peu frileuse."

La pandémie est-elle une conséquence de la mondialisation ?

"Il y a certainement un rapport entre cette pandémie et la mondialisation, en ce qui concerne le déplacement des individus", explique Esther Duflo. "Pour le commerce international, ce n’est pas clair et il a bon dos. C’est surtout le déplacement des gens, le tourisme, etc. Si on restait tous chez soi, et si personne n’était parti d’un foyer d’infection pour aller ailleurs, il n’y aurait pas de pandémie. En même temps, la vie normale est aussi enrichie par tous ces voyages, pas seulement financièrement ! J’espère qu’on ne va pas, après cette crise, fermer toutes les frontières, empêcher les gens de venir chez nous."

Toutefois, "de manière générale, une crise de cette ampleur va mener à une réflexion sur différents aspects de l’économie", assure-t-elle. "On a découvert une fragilité vis-à-vis de la nature que l’on ne soupçonnait pas. J’espère que ça va permettre de se remettre à réfléchir à ce qui est important dans la vie. C’est pas les transactions financières qui ont causé le coronavirus, mais elles font partie d’un système qu’on pourra décider de remettre en question."

"Il ne faut pas que les pays riches abandonnent les pays pauvres"

La principale inquiétude à avoir, selon Esther Duflo, c'est sur la durée de la crise. "Il n’y a aucun modèle qui nous dit aujourd’hui que ce sera seulement deux mois. D’abord parce qu’elle n’a pas commencé au même moment partout, ces deux mois sont donc étalés. Mais aussi parce qu’il y a beaucoup d’incertitude autour de ces deux mois. S’il fallait arrêter toute l’économie mondiale pendant précisément deux mois, ça ferait un choc mais ce serait plus facile de s’en remettre. Mais là, ça se passe par vagues d’un pays à l’autre."

Surtout, pour elle, il ne faut surtout pas oublier les pays pauvres : "On pense qu’on doit nous-mêmes garder la tête hors de l’eau, mais il ne faut pas que les pays riches abandonnent les pays pauvres. Pour deux raisons : d’abord parce que la crise sanitaire sera beaucoup plus difficile à gérer pour eux ; d’autre part parce que la crise économique due à l’arrêt de l’activité va les toucher bien plus durement que nous. Si on ne fait pas ça parce que c’est la bonne chose à faire moralement, il faut le faire pour nous : une pandémie, ça voyage."

Taxer (à nouveau) les hauts revenus et grandes fortunes

Sur la question de la reconstruction, Esther Duflo a plusieurs pistes pour la financer. "Comment financer à la fois les transferts aux plus pauvres et les systèmes de santé qu’il va falloir reconstruire et préparer à la prochaine épidémie ? La question d’un impôt sur les hauts revenus et les grandes fortunes, comme on l’avait en France il n’y a pas si longtemps, semble le moyen le plus raisonnable et le plus réaliste. Un des aspects positifs de cette crise c’est qu’elle redonne de l’importance à cette discussion."

Bref, qui va payer les mesures liées au coronavirus ? "En fin de compte, ce sera nous. Mais la question à se poser, c’est qui va payer si on ne prenait pas ces mesures ? Dans une telle période, dépenser plus d’argent aujourd’hui, cela fait économiser de l’argent", explique l'économiste, qui ajoute cet avertissement : "Si on ne lutte pas efficacement aujourd’hui, non seulement la crise devient plus mortelle, mais en plus, même d’un point de vue financier, la crise est plus grave, elle dure plus longtemps, et elle fait boule de neige économiquement. Et on passe d’une dépression à une récession, dont les ravages économiques sont beaucoup plus longs."

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