Le 4 août 2020, une double explosion secouait le port de Beyrouth, au Liban, faisant au moins 218 morts et plus de 6500 blessés. Pour revenir sur cet événement, la poétesse et romancière Hyam Yared, le politologue Joseph Bahout et le journaliste Aurélien Colly sont les invités du Grand entretien.

Il y a un an, la ville de Beyrouth était en partie dévastée par une gigantesque explosion dans le port, faisant au moins 218 morts. Un an après, "notre quotidien est réduit à des conditions extrêmes", raconte la romancière et poétesse Hyam Yared. "Nous n'avons plus d'électricité, bientôt plus d'eau parce que nous n'avons même plus de mazout pour en extraire", explique-t-elle. "La vie est une déliquescence générale, les gens n'ont plus accès à leur compte en banque".

"La valeur de la monnaie nationale était dix fois supérieure en 2019", précise Aurélien Colly, correspondant de Radio France à Beyrouth. Cela signifie que "les Libanais ne peuvent plus, aujourd'hui, se payer de quoi manger, les supermarchés sont quasiment déserts", explique-t-il, précisant qu'il n'y a que deux à trois heures d'électricité à Beyrouth. 

Petit à petit, la majorité des Libanais a basculé dans la pauvreté.

Et en parallèle, ceux qui le peuvent "quittent massivement le pays (...). Ca avait commencé avant l'explosion, ça s'est aggravé il y a un an avec l'explosion". 

La société libanaise "pas à même de prendre les choses en main"

Comment expliquer cette situation ? Pour le politiologue Joseph Bahout, il y a d'abord "la corruption généralisée, la gabegie totale d'une classe politique et administrative incapable de gérer la moindre chose dans le pays", mais ce n'est pas tout. "Plus en arrière, il y a une faille structurelle dans la construction politique et économique du pays", dit-il : "C'était un pays largement dépendant d'un système bancaire et d'une rente économique indirecte, celle des pays du golfe, qui faisait que le pays ne produisait plus grand chose". Enfin, selon lui, la succession de crises connues par le Liban est un facteur, ainsi qu'une "société libanaise qui n'a pas encore été suffisamment à même de prendre les choses en main, de faire trembler cette classe politique devenue incapable de gérer quoi que ce soit". 

Pour Hyam Yared, c'est l'action des partis politiques "qui s'inscrivent sur une constitution confessionnelle dont ils se servent pour diviser les citoyens" : "L'incompétence de la société civile à prendre les choses en main est aussi une conséquence de la répression directe et indirecte des partis politiques. Cette société est divisée sur le principe de la constitution confessionnelle", explique l'autrice.

Journée de colère ?

"Nous sommes tous en syndrome post-traumatique", ajoute-t-elle. "Le jour de l'explosion, alors que ma fille a été égratignée dans le dos, quand je me suis assurée que tout allait bien, je suis descendue dans la rue. J'ai vécu toute la guerre au Liban, mais quelque chose de cette ampleur, je ne l'avais jamais vécu. A cet endroit-là, j'ai ressenti un déficit face à la littérature : à partir de là, plus rien n'avait de sens, pas même écrire. Pendant un moment, je me suis retrouvée muette, incapable d'écrire". 

Cette journée de commémoration sera-t-elle aussi, pour les Libanaises et les Libanais, une journée de colère ? "Je l'espère", dit Hyam Yared, car "jamais un peuple n'a été autant bafoué, ça a dépassé tout entendement. Les victimes sont privées de vérité. C'est par la résilience qu'on est en train d'être abusés. À un moment donné, il faut aussi taper du pied".

► Implosions de Hyam Yared est à paraître aux éditions des Equateurs, le 18 août.

  • Légende du visuel principal: Dans le port de Beyrouth, au Liban, le 3 août. © AFP / Hussam Shbaro / Anadolu Agency
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