Le spécialiste de sociologie cognitive, Gérald Bronner, président de la commission "Les Lumières à l'ère du numérique", est l'invité du Grand entretien de la matinale de France Inter.

Gérald Bronner est aussi auteur de L'apocalypse cognitive (PUF 2021). Lancé fin septembre 2021 par Emmanuel Macron, la commission "Lumières à l'ère du numérique" est composée de quatorze experts. Dans un rapport, elle fait 30 propositions pour lutter contre le complotisme et les fausses nouvelles sur les réseaux sociaux. 

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Une situation préoccupante

La commission propose d'instaurer, par la loi,  la responsabilité civile du diffuseur et de faciliter le recours des utilisateurs contre les plateformes quand elles ne répondent pas à leurs demandes. 

Pour Gérald Bronner, "la situation est très préoccupante" car il y a "un risque de faire émerger des réalités parallèle, nous vivons dans la même société mais pas tout à fait dans le même monde".
Pour débattre il faut des arguments dans le même monde intellectuel, "or il y a une fracture de notre socle commun".  

Le risque actuel, en période électorale notamment, c'est "la perturbation par des influences étrangères malveillantes peuvent dénaturer l’élection, pas forcément par ses résultats, mais sur la narration des résultats; on pourrait croire que l’élection est volée car truquée". 

L'esprit critique

Le problème c’est que nous sommes dotés d’outils critiques mais "l'environnement algorithmique provoque des logiques que ne percevons pas, car elles sont opaques".
La commission dans son rapport insiste sur "la diversité inauthentique". "Quand on utilise Youtube pour chercher des infos sur le climat, on a plus de chance de tomber sur une vidéo climatosceptique, c’est de nature à faire dévisser le jugement des citoyens non experts".

Gérald Bronner constate que les journalistes ont perdu le monopole de l’éditorialisation du monde, car "cette éditorialisation est faite aujourd’hui par les algorithmes". La rationalité des algorithmes, "c’est d’attirer notre attention, pour nourrir la variable d’engagement. Facebook donne un coefficient 5 à l’émoticone colère et 1 à like".

Gérald Bronner estime qu'il serait utile de faire de l’esprit critique grand cause nationale. 

C’est encore un des leviers que nous avons en mains. Sur les autres sujets nous dépendons des opérateurs du net

Ce que permet le développement de l’esprit critique, "c’est de chercher à résister à la pensée paresseuse  (lazy thinking)". 

Selon lui, il faut travailler au sein de l’éducation nationale, "ça devrait être une priorité nationale". Il incite à ce que dans tous les réseaux d’éducation, soit proposés des outils "qui permettent de regagner en autonomie intellectuelle". 

Evoquant l'interdiction de Donald Trump sur Twitter, il considère que "c'est un sérieux problème démocratique, je ne suis pas à l’aise avec ce genre de décision, mais il se trouve que c’est efficace. Cependant la vraie inquiétude, c’est que cela peut susciter un univers alternatif, Trump crée son propre réseau social, cela confirmerait l’éloignement “des continents”." 

Les antivax, "ça reste nos concitoyens, il ne faut jamais l’oublier"

Comment lutter contre le développement de croyances, comme dans le cas des antivax par exemple ? Gérald Bronner répond que "l’antivax ne l’a pas toujours été. C’est à ça que sert l'esprit critique". Les vrais antivax ont essaimé au-delà de leur espace, "il ne faut pas les abandonner pour autant". Mais, poursuit-il "ça reste nos concitoyens, il ne faut jamais l’oublier."
Le phénomène auquel nous assistons depuis quelques années, celui de l'infobésité, c'est que "plus il y a d’informations disponibles, plus vous avez de ressources pour nourrir vos croyances" explique-t-il.

  • Légende du visuel principal: Gérald Bronner © AFP / Ludovic MARIN
Les invités
  • Gérald BronnerProfesseur de sociologie à l’Université Paris Diderot - Paris VII
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