Jean-François Clervoy, astronaute, président de Novespace, Philippe Baptiste, PDG du CNES (Centre national d’études spatiales), et Philippe Henarejos, rédacteur en chef du magazine "Ciel et espace", auteur de "Ils ont marché sur la Lune" (Belin), sont les invités du Grand entretien de France Inter.

Vue de la Terre depuis l'espace
Vue de la Terre depuis l'espace © AFP / Handout / NASA TV / AFP

La semaine dernière, le milliardaire Richard Branson est parti à bord d'un avion Virgin Galactic pour un vol partiellement en apesanteur. Dans quelques jours, ce sera au tour de Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon. Avec ces vols touristiques, ces entrepreneurs vont-ils marcher sur les plate-bandes des vols spatiaux scientifiques ? "Ce n’est pas du tout le même domaine, puisque les astronautes vont dans l’espace pour travailler, les touristes spatiaux vont dans l’espace pour vivre l’expérience du plan spatial, mais ils n’y vont pas pour travailler", déclare le spationaute français Jean-François Clervoy. 

Le PDG du Cnes Philippe Baptiste détaille la démarche de ces vols touristiques : "On ne monte pas dans les mêmes orbites, on est sur du vol qui atteint 90km, un peu en dessous de ce qu’on appelle vraiment l’espace. C’est un saut de puce, il reste quelques minutes en micro gravité avant de revenir". A cette altitude, que voit-on ? "Les caractéristiques sensorielles du vol spatial, c’est d’abord le ciel noir en plein jour. Si un jour vous voyez le ciel noir, et que dans le champ de vision vous voyez le soleil, c’est que vous êtes dans l’espace", raconte Jean-François Clervoy, qui a fait l'expérience de l'espace. 

Ce qu’on voit aussi, c’est que la terre est finie parce qu’on voit l’horizon courbe. Le regard porte à 1000km à la ronde. Ce spectacle qui couvre un grand champ de vue est propre à l’expérience du champ spatial.

Mais existe-t-il un marché pour ces vols "touristiques" ? Pour Philippe Henarejos de Ciel et espace, oui : "C’est un divertissement pour une clientèle fortunée. Il y a certainement un marché, comme il y a un marché du luxe. Il y a déjà plusieurs centaines de personnes sur liste d’attente, qui ont versé un acompte." Alors que les études de marché prévoient 50 000 volontaires potentiels par an, et des prix qui pourraient en quelques années être divisés par dix, passant à 20 000 euros par vol, selon Philippe Baptiste. 

Cela va-t-il contribuer aux expériences scientifiques. A la marge seulement, selon Philippe Baptiste. "Les seules applications qu’on pourrait avoir seraient soit des expériences en microgravité avec des durées d’apesanteur un peu plus longue que ce qu’on fait avec des vols 0G, soit des applications militaires", explique-t-il. Jean-François Clervoy confirme : "BlueOrigin comme Virgin Galactic ont signé des accords avec la Nasa en disant “si jamais vous avez besoin d’apesanteur, on est prêts à vous proposer l’accès à l’apesanteur pendant quelques minutes” (...). Le vol suborbital permettra quelques manipulations scientifiques, mais c’est une activité de niche."

Tout cela est-il, pour autant, souhaitable ? Si l'exploration spatiale scientifique permet notamment les programmes d'observation de la Terre, et de son climat, le tourisme spatial, lui, pose problème s'il devient massif. "Si on veut envoyer 50 000 personnes par an dans l'espace, là, on a un vrai sujet", explique Philippe Baptiste. Philippe Henarejos confirme : 

Il y a quelque chose d’indécent. Nous, on nous dit de prendre le train plutôt que l’avion. Et là, on entend que 400 vols par an vont avoir lieu. La masse est un problème. Mais il y a un problème philosophique plus profond : si ce public-là ne va pas dans l’espace, il ira sur des yachts.

Les invités
Thèmes associés