Lettre A
Lettre A © Eurobas

Paris-Lyon-Milan, voilà le trajet réalisé à pieds par cinq personnes sourdes entre le 17 mai et le 28 juin 2013, créant de forts rassemblements de sourds en chemin, en soutien.

Cette marche a été organisée par l'association OSS 2007 (Opération de Sauvergarde des Sourds) , dont nous recevons pour l'occasion le président, Patrick Belissen .

L'initiative a été soutenue par d'autres associations, comme la FNSF (Fédération Nationale des Sourds de France), l'association italienne des interprètes, ou encore l'IVT (International Visual Theatre).

Egalement invitée ce matin :Emmanuelle Laborit , comédienne sourde et présidente de l'ITV. Elle aussi soutient l'action d'OSS 2007.

Cette marche a trois objectifs : le pardon de l'Etat pour les souffrances occasionnées chez les Sourds depuis le congrès de Milan de 1880 ; l'inscription de la Langue des Signes française (la LSF) dans la Constitution française ; et enfin la création d'un Observatoire des affaires sourdes, qui s'intéresserait à la vie quotidienne des Sourds de tout âge, à commencer par l'éducation des enfants.

Nos deux invités sont accompagnés de leur interprète bilingue LSF - français :Yohan Robert .

L'interview.

Dorothée Barba : C'est une interview avec interprète ce matin sur France Inter. Interprète en Langue des Signes, car mes deux invités sont Sourds, j'ai le plaisir de recevoir Emmanuelle Laborit et Patrick Belissen. Bonjour à tous les deux.

Emmanuelle Laborit : Bonjour.

Patrick Belissen : Bonjour.

D.B. : Merci beaucoup d'être en direct sur France Inter, Yohan Robert va traduire mes questions en Langue des Signes et nous livrer vos réponses au micro. Interprète à double sens donc, merci beaucoup à vous Yohan Robert. Emmanuelle Laborit, vous êtes comédienne, vous dirigez l'International Visual Theatre à Paris, un théâtre mais aussi un laboratoire de recherche artistique, linguistique, et pédagogique sur la Langue des Signes, les arts visuels et corporels. C'est également un site d'enseignement de la Langue des Signes, on y apprend cette belle langue qui se déploie en ce moment dans le studio de France Inter. Vous n'avez aucune réticence à venir à la radio, Emmanuelle Laborit ?

E.L. : Non, pas du tout, j'ai l'habitude en fait. C'est vrai que c'est un peu contradictoire, puisque c'est un média que je n'écoute absolument pas, mais qui est quand même un média important pour diffuser de l'information. Je souhaite aussi en profiter pour parler de cette marche à laquelle Patrick a participé et qui a connu très peu de retour au niveau média, j'ai trouvé ça assez incroyable et je pense que c'est important de venir présenter ça ici et de parler de la place de la Langue des Signes en France, y compris à la radio.

D.B. : On va effectivement parler de cette marche. Patrick Belissen est dans ce studio aussi, vous êtes le président d'une association baptisée Opération de Sauvegarde des Sourds, qui a été fondée en 2007. Si vous êtes là ce matin c'est donc que vous rentrez d'une très longue manifestation, vous avez marché mille kilomètres pour défendre votre langue : vous venez de participer à une marche entre Paris et Milan. Mille kilomètres donc pour cinq marcheurs, opération baptisée « le siècle Sourd en marche ». Vous réclamez en fait une meilleure reconnaissance de la Langue de Signes en France. Il faut commencer par expliquer pourquoi cette destination, pourquoi Milan ? C'est une ville qui est très symbolique pour vous, les Sourds, Patrick Belissen.

P.B. : Oui tout à fait. Alors effectivement ce groupe de cinq personnes est arrivé à Milan le 28 juin dernier, on est parti de Paris en mai, donc on a marché pendant toute cette période. Ce qu'on voulait effectivement c'était attirer l'attention des entendants sur la situation des Sourds, et montrer que nous étions des personnes comme les autres, avec cette seule particularité qu'est notre langue, la Langue des Signes. C'est vrai que très souvent, la société nous voit comme des personnes handicapées, et c'est quelque chose qu'on refuse. On voulait donc aussi solliciter l'Etat par rapport à trois choses : par rapport à ce Congrès de Milan qui a eu lieu en 1880, d'experts de l'éducation d'enfants Sourds, qui a déclaré que la Langue des Signes devait être interdite dans l'éducation des enfants Sourds et qu'il fallait préférer l'oralisme. Nous voulons donc des excuses par rapport à Milan et à ses conséquences, à toutes les souffrances que les Sourds ont endurés depuis ; et puis demander aussi que la Langue des Signes française soit inscrite en tant que langue de France dans la Constitution, et également demander au gouvernement de créer un Observatoire des affaires Sourdes, composé de scientifiques, afin de faires des recherches et analyses sur la situation des Sourds en France, sur tous les domaines.

D.B. : Ce Congrès de Milan, au XIXème siècle, il interdit purement et simplement la Langue des Signes, pourquoi est-ce que c'est symbolique ? Est-ce qu'aujourd'hui vous avez encore l'impression qu'on interdit votre langue ?

P.B. : Alors elle n’est pas interdite à l'heure actuelle, il y a quelques structures d'enseignement en France, qu'on appelle enseignement bilingue, mais il y en a très peu. Beaucoup d'enfants Sourds en France sont encore privés de Langue des Signes. Il y a une loi, qui date de 2005, pour l'égalité des chances des personnes handicapées qui reconnaît la Langue des Signes et nous place, nous, Sourds, dans une position d'handicapés mais pas à égalité avec les autres citoyens.

D.B. : Emmanuelle Laborit, qu'est-ce qui vous choque dans la prise en charge dans l'éducation des enfants Sourds aujourd'hui en France ?

E.L. : Ce qui me choque le plus, effectivement, c'est que ces enfants ne bénéficient pas d'un enseignement direct en Langue des Signes, seuls 5% des enfants y ont droit. On est dans un pays qui est sensé être une démocratie et là ce n'est pas le cas, on subit le lobbying du corps médical : on est sur la réparation de l'audition, le dépistage précoce, l'implant, etc. On continue à nous voir comme des malades alors que cette langue nous permet simplement de nous épanouir, de nous construire, de devenir citoyens et de participer à la société. Une langue qui est belle, qui est riche, qui permet des échanges, et on sent qu'il y a des réticences, on reste focalisé sur une oreille qui ne fonctionne pas, sur une parole qu'il faut rendre, sans croire que les personnes Sourdes sont des personnes à part entière. C'est ça qui continue de me choquer, j'ai l'impression qu’on n’avance pas, qu'on en revient toujours au même. Moi je travaille dans le domaine de la culture et pour la Langue des Signes, c’est une langue dont je suis fière, je la travaille sur un aspect artistique, et j'ai l'impression que la société à côté de ça n'évolue pas, voire même qu'elle est de pire en pire. A IVT on accueille des enfants Sourds dans les ateliers théâtre, grâce à des parents qui ont fait le choix de la Langue des Signes pour leurs enfants et qui nous disent qu'on nous met plein de bâtons dans les roues, on nous empêche de faire plein de choses, et je trouve ça anormal, il faut stopper ça.

D.B. : Ce que vous dénoncez finalement c'est une médicalisation à outrance de la surdité. Vous dites que vous n'êtes pas des handicapés. Emmanuelle Laborit, Patrick Belissen, la surdité ne devrait pas être considérée comme un handicap aujourd’hui ?

P.B. : Oui effectivement. Il faut faire attention par rapport à ce mot « handicap ». En France, il y a quelque chose qui sous-entend qu’il y a une déficience, qu’il manque quelque chose. C’est ce qu’on voit à travers ce mot « handicap ». Mais le problème c’est qu’on ne voit jamais la personne qu’il y a derrière, on ne sait pas de qui il s’agit. Il ne faut pas oublier non plus que ce mot vient de la langue anglaise, du domaine de l’équitation : à la base c’est quelque chose que l’on rajoutait sur les chevaux pour les ralentir dans les courses, pour que les chevaux soient un peu plus à égalité dans leur course. C’est intéressant de voir l’utilisation qui est faite de ce mot en anglais et en français. En quoi la Langue des Signes est un handicap, en quoi est-ce qu’elle nous handicape, c’est ce que je me demande.

D.B. : Vous parliez à l’instant, Emmanuelle Laborit, des lobbies médicaux. Ce que vous dénoncez également c’est qu’on veuille à tout prix soigner la surdité, ça peut surprendre les auditeurs d’entendre ça. Vous réclamez qu’on ne soigne pas forcément les Sourds, qu’on ne veuille pas à tout prix les appareiller, est-ce que vous comprenez que ça puisse surprendre, Emmanuelle Laborit ?

E.L. : Je n’accuse pas tous les médecins, il y en a comme André Meynard, qui a écrit des ouvrages sur les Sourds, entre autres un qui s’intitule « Soigner la surdité et faire taire les Sourds », je trouve que c’est exactement ce qu’il se passe. Là en ce moment on invente plein de maladies, on crée plein de nouvelles maladies pour faire taire les gens. Effectivement, peut-être que ça choque les gens parce qu’ils ne sont pas assez au courant, et en ça je vous remercie de nous inviter à cette émission ce matin. C’est pour ça que je participe à différentes émissions de radio et de télé, c’est justement pour essayer de sensibiliser les gens, pour leur dire que nous sommes des gens comme les autres, nous vivons normalement, avec une langue, nous sommes épanouis, etc.

D.B. : Patrick Belissen, c’est justement pour sensibiliser l’opinion que vous avez fait ces mille kilomètres à pieds, cette marche entre Paris et Milan, quels retours avez-vous reçu sur le parcours ?

P.B. : Nous avons effectivement rencontré énormément de gens au cours de cette marche, d’entendants, nous avons été accueillis par plein de personnes sans vraiment qu’il y ait de problèmes. Nous étions un groupe de marcheurs, avec des interprètes, ce qui nous a permis d’échanger librement. Il y a des maires dans des petits villages où nous passions la nuit qui nous ont ouvert leurs locaux, qui nous ont accueillis sans aucun problème. Le problème très souvent vient des professionnels qui travaillent avec des enfants Sourds. C’est là où le dialogue est beaucoup plus difficile.

D.B . : C’est-à-dire ?

P.B. : Ils sont sur cette idée d’oreille cassée qu’il faut absolument réparer sans voir que derrière il y a une personne qui vit tout à fait normalement, qui n’a pas de souci avec ça, qui a une langue, la Langue des Signes avec laquelle on peut apprendre, on peut se construire, on peut participer à la société. Le seul problème c’est d’être avec des personnes qui sont de langue différente, c’est pour cela aussi qu’il y a des interprètes. Voilà, il n’y a pas plus de problème que ça à être Sourd.

D.B. : Emmanuelle Laborit ?

E.L. : C’est pareil si on prend le métier d’interprète, tout le monde n’y pense pas de façon automatique. A chaque fois que j’ai un rendez-vous quelque part, c’est à moi d’organiser l’interprète, que ce soit pour tous les domaines (administratif, politique) ; c’est encore des domaines où il faut sensibiliser les gens. Nous, les Sourds, on a toujours des problèmes à chaque fois qu’il s’agit de régler des soucis administratifs ou autres. C’est très difficile pour les Sourds d’avoir accès à l’université sans être obligé de se battre pour avoir des aides pour pouvoir prendre des interprètes etc. A chaque fois les Sourds sont empêchés par rapport à ça, je rêve qu’il y ait des Sourds avocats, médecins. Il y en a aux Etats-Unis, pourquoi en France on n’arrête pas de nous dire que ce n’est pas possible ? C’est possible, il faut s’en donner les moyens. Par rapport au dépistage ou à l’aspect médical, quel est l’objectif derrière le dépistage précoce mis en place : ce n’est pas de dépister les enfants Sourds pour leur donner la Langue des Signes, c’est de les dépister pour essayer de les soigner et de les réparer, et pas tenir compte de la spécificité de l’enfant Sourd, et sans nous consulter en plus. C’est pour ça que l’on milite.

Deuxième partie.

D.B. : De la Langue des Signes en direct sur France Inter ce matin. Emmanuelle Laborit, comédienne, présidente de l’International Visual Theatre à Paris est mon invitée ; ainsi que Patrick Belissen, le président de l’association OSS, Opération de Sauvegarde des Sourds, il vient de marcher mille kilomètres, entre Paris et Milan, pour défendre sa langue. Est-ce que vous avez l’impression de ne pas être respecté, Patrick Belissen, que votre langue aujourd’hui n’est pas respectée en France, et plus qu’ailleurs, d’ailleurs, plus qu’à l’étranger ?

P.B. : Il y a un peu un paradoxe en France. Il y a une reconnaissance de la Langue des Signes, mais pas forcément de la communauté Sourde, par exemple. Tout est orienté vers la réparation, vers l’aspect médical, et pas vers les Sourds en tant qu’humains et leur vie de tous les jours. Il y a une loi sur l’intégration des enfants Sourds qui continue à être effective, plus l’implant des enfants Sourds et en même temps, à côté de ça, le paradoxe c’est que la Langue des Signes est reconnue dans les textes. Mais il faut absolument qu’ils rentrent dans la norme, qu’ils soient à égalité avec les entendants. Donc ce que nous demandons, c’est que la Langue des Signes soit inscrite dans la Constitution française, en tant que langue de France, et peut-être qu’à ce moment là les choses pourront changer et évoluer. Cette langue sera reconnue comme telle, et le groupe des Sourds, ce groupe culturel particulier et ethnologique sera reconnu aussi.

D.B. : Donc la Langue des Signes aux côtés de la langue française dans la Constitution, cela lui donnerait un statut très officiel. Emmanuelle Laborit on est nombreux à avoir gardé en souvenir votre discours en 1993, je crois, devant l’Académie des Molières. A l’époque vous receviez un prix, le prix de la révélation théâtrale, et vous aviez ému en apprenant au public ce geste : le mot unir, fait avec les deux doigts. On avait beaucoup parlé à l’époque d’une prise de conscience de la condition sourde en France, est-ce que les choses ont évolué depuis, Emmanuelle Laborit, est-ce qu’il y a un mieux sur ce terrain là ?

E.L. : J’ai même l’impression que c’est de pire en pire. Quand je vois les générations à venir, c’est pour elles que je m’inquiète le plus, pour les jeunes, j’ai l’impression que pour eux c’est de pire en pire. C’est vrai que c’est assez paradoxal. On a rencontré beaucoup de gens, il y a beaucoup de gens en France qui sont ouverts, avec qui on peut en discuter. Et encore beaucoup qui me disent « mais c’est bon, ça y est, la Langue des Signes elle est dans les écoles », enfin beaucoup de gens sont persuadés de ça et redécouvrent qu’en fait la situation n’a pas beaucoup évolué. Et moi c’est vraiment au niveau des politiques que je suis un peu en colère, c’est vraiment de la langue de bois, je trouve qu’il y a des choses qui ne sont pas assumées, pas reconnues, pas réellement soutenues. Il n’y a pas les moyens nécessaires mis en place. Patrick parlait tout à l’heure d’une loi qui reconnaît la Langue des Signes, mais les textes de lois reconnaissent la Langue des Signes comme moyen de communication, mais ne mettent pas tout ce qu’il faut en place, ne reconnaissent pas que c’est un besoin vital pour les Sourds, pour les enfants Sourds. On enseigne la Langue des Signes à des enfants entendants, je trouve ça magnifique, mais on l’interdit à des enfants Sourds. Et ces enfants Sourds ne peuvent se développer et se construire que grâce à cette langue, comme tous les autres enfants.

D.B. : Un grand merci à tous les deux, Emmanuelle Laborit, Patrick Belissen. Je renvoie les auditeurs à votre site internet, OSS (Opération de Sauvegarde des Sourds). Bonne journée à tous les deux.

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