Historien, auteur du rapport sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie commandé par l’Elysée en janvier 2021 et co-auteur de « Histoire dessinée des juifs d'Algérie » (La Découverte), Benjamin Stora est l'invité d'Eric Delvaux et Carine Bécard.

Il était hier au Pont de Bezons. “Il y avait des descendants d’immigrés algériens en France, et des appelés, des petits-enfants de harkis, des rapatriés. Le président de la République a eu la volonté de mêler les différentes mémoires autour de ce massacre du 17 octobre 1961 pour en faire un événement de portée universelle et pas d’une seule communauté. C’est extrêmement important à relever.

"Décloisonner les mémoires"

Faire en sorte que chacun des drames, des commémorations et des dates choisies pour comprendre ce qui s’est joué durant la guerre d'Algérie : que toutes ces mémoires soient associées et qu’elles ne soient pas cloisonnées les unes contre les autres. C’est une volonté qui a été la mienne dans le rapport que j'ai remis au président de la République.

Certains descendants de victimes ont dit ne pas avoir pu accéder à l'évènement. "Il y avait une cinquantaine de personnes, on peut regretter le fait que tous ceux qui le souhaitaient n’aient pas pu accéder à cette commémoration."

Emmanuel Macron a préféré ne pas faire de discours lors de la commémoration du massacre du 17 octobre 1961, au profit d’un simple communiqué envoyé à l'issue de l'hommage. 

C’est un texte explicatif, ce n’est pas un communiqué”, corrige Benjamin Stora. “François Hollande avait fait un communiqué de trois lignes. Ici, on a un récit du 17 octobre 1961. D’autre part, pour la première fois un chef d’Etat en exercice reconnaît la responsabilité de l’Etat dans un massacre considéré comme un ‘crime’, c’est la première fois que le mot est utilisé. Et il l’accole à l' ‘Etat’ et à la ‘République.’

Une commémoration suffisante ?

Dans son rapport, Benjamin Stora avait souhaité une journée de commémoration nationale, ce qui n'a pas été choisi par l'exécutif. 

C’est une avancée, on peut considérer que c’est insuffisant. D'autres auraient préféré davantage de justice, d’autres disent qu'il fallait juger les responsables de l’époque, l’ensemble des ministres et pourquoi pas le général de Gaulle lui-même. Cela me paraît tout à fait étonnant, précisément au moment où certains veulent réhabiliter le maréchal Pétain. (...) Le général de Gaulle n’a jamais donné l’ordre de tirer à balles réelles.

D'autres points du rapport ont été repris, dont il dresse la liste. “Il y a eu Ali Boumendjel dont le meurtre a été reconnu, la question des harkis, une discussion qui a commencé su la question des archives, des bourses données aux jeunes chercheurs algériens travaillant sur la guerre d’Algérie, la préparation d’un grand colloque international en janvier 2022. Ce ne sont pas deux ou trois petites choses, il y a un véritable travail qui a commencé à être mené.

La question des archives

L’accès aux archives reste encore très compliqué. Il avait demandé à ce que cela soit facilité. “Il y a eu des levées d’interdiction sur un certain nombre d’archives, pas sur toutes.

“_On ne peut pas se réfugier sous le prétexte de la non-consultation d’archives pour ne pas travailler sur la question. Il y a aussi la parole des témoins, la presse, le travail journalistique. Pour le 17 octobre 1961, c’est le grand travail réalisé par le journal '_Libération' qui a permis une avancée considérable. Il faut les archives, mais on ne peut pas réduire le travail des historiens uniquement aux archives d’Etat.

Contexte tendu entre Paris et Alger

Je ne pense pas qu’on arrivera à régler de manière définitive les questions mémorielles entre la France et l’Algérie, ce n’est pas possible. Je ne crois pas qu’avec un seul discours on y arrivera, car le chantier mémoriel est immense. Il faut des discours, des actes et des symboles, mais surtout se mettre en mouvement pour traiter ces questions.

Observe-t-il un calcul électoral dans la démarche d'Emmanuel Macron ? 

Il y a toujours à propos de l’Histoire un calcul électoral. C’est l’essence même de la politique, de vouloir mettre l’Histoire de son côté. Maintenant reste aux historiens le fait de ne pas s'inféoder aux récits proposés par les acteurs politiques. Toute la bataille est là.

  • Légende du visuel principal: L'historien Benjamin Stora lors d'un débat pendant la Fête de l'Humanité le 11 septembre 2021. © AFP / Georges Gonon-Guillermas / Hans Lucas
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  • Benjamin StoraHistorien spécialiste du Maghreb et professeur des universités.
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