Elle a gagné le tournoi de Roland-Garros en 1938 et 1939 et s'est engagée auprès du Général de Gaulle deux jours après l'Appel du 18 juin. Inscrite au registre du Tennis Hall of Fame (temple de la renommée tennistique aux USA), elle a donné son nom en 2019 au nouveau (et superbe) court des serres d'Auteuil. Portrait.

Simonne Mathieu : héroïne du tennis et de la Résistance à Wimbledon. 28 juin 1937.
Simonne Mathieu : héroïne du tennis et de la Résistance à Wimbledon. 28 juin 1937. © Getty / archives autrichiennes / Imagno

Avec 

Eric Alary, agrégé d’histoire, docteur en histoire de l’Institut d’études politiques de Paris, enseignant en khâgne et en hypokhâgne au lycée Descartes de Tours et à Sciences-Po. Il dirige par ailleurs Les rendez-vous de l'Histoire qui auront lieu du 7 au 11 octobre 2020 à Blois.  

Jean-François Fournel, écrivain et journaliste sportif du quotidien La Croix.

Roland Garros : Court Simonne-Mathieu

Un court de tennis en plein cœur de la nature, c'est tout l'état d'esprit du Simonne-Mathieu, le dernier-né à Roland-Garros. Tout autour du court, on trouve quatre serres qui regorgent de plantes. Dans les gradins, on a installé 5000 places, ainsi qu'un écran moderne au service de la notoriété du tournoi parisien.

Désormais, un cours porte son nom à porte d'Auteuil dans le cadre du tournoi de Roland Garros, le Simonne-Mathieu. Championne de tennis des années 30 avec deux victoires à Roland-Garros avant de devenir responsable du corps féminin des Françaises volontaires au sein de la France libre, Simonne Mathieux est une héroïne de la Résistance mais elle est pourtant inconnue au bataillon de la mémoire collective. 

Son nom a été donné au trophée qui récompense le double mixte mais celui-ci reste encore aujourd'hui nettement moins connu que la Coupe Suzanne-Lenglen qui récompense la gagnante de la finale simple femmes, le double mixte n'étant pas forcément la discipline la plus populaire à Roland-Garros. 

C'est parce que l'histoire s'est très peu intéressée à la place des femmes dans la résistance que Simonne Mathieu est si méconnue aujourd'hui. 

Le choix du tennis pour s'affranchir des normes sociales traditionnelles 

Alors que le sport est souvent considéré comme un moyen d'ascension sociale, ce n'est pas le cas avec Simonne Mathieu. Née en 1908 à Neuilly-sur-Seine, c'est une femme issue de la haute bourgeoisie parisienne qui a épousé celui qui allait devenir le futur patron du Grand journal de tennis de l'époque, René Mathieu. 

Jean-François Fournel : "C'est une jeune femme de la bourgeoisie qui utilise visiblement le tennis pour échapper un petit peu à la pesanteur de la bourgeoisie parisienne de l'Ouest parisien de l'époque. 

Elle utilise le tennis pour mener une vie de femme indépendante qui fait d'elle une héroïne.

C'est d'abord une femme qui, au retour d'un tournoi de tennis en 1939, s'arrange pour ne pas rentrer chez elle, ne pas jouer le rôle qu'on a assigné à l'époque aux femmes, à savoir s'occuper de leurs maris et de leurs enfants". 

De plus, le tennis, ce n'est pas vraiment un sport à l'époque, c'est une sorte de loisir distinctif. C'est un des seuls sports avant la Première Guerre mondiale que les femmes sont autorisées à pratiquer. 

Eric Alary : "Elle ne s'est pas racontée, mais elle a sûrement eu des rêves de voyage, des rêves qu'on n'a pas souvent eus l'habitude de poursuivre au sein de la bourgeoisie parisienne. Dès son adolescence, on lui laisse l'occasion de faire du tennis parce qu'elle est chétive et va se saisir de l'occasion pour opérer un parcours des plus singuliers, qui était donné à très peu de femmes : voyager grâce au tennis. Elle se fait remarquer comme étant une féministe avant l'heure, elle-même veut se penser en femme libre. Elle s'est mariée avec quelqu'un qui lui a permis de faire ce qu'elle voulait de manière indépendante". 

Un profil de joueuse atypique déconsidéré à l'époque

Jean-François Fournel : "C'est une joueuse de fond de court. Elle a un jeu très puissant, mais pas très aérien. Jugée sur son physique, cela a contribué à son effacement dans le décorum du sport français. C'est cruel. Quand on la compare à Suzanne Lenglen, ce n'est pas une jolie femme. C'est une femme qui est assez massive comme son style de jeu, et donc elle n'attirait pas forcément le regard préconçu des élégants, des photographes, des gravures de mode de l'époque. 

Reste qu'aujourd'hui, c'est une merveilleuse joueuse dont il ne faut pas oublier qu'elle a quand même le deuxième meilleur palmarès du tennis français féminin derrière Suzanne Lenglen. Elle possède 13 titres de Grand Chelem à son actif. Deux à Roland-Garros en 1938 et 1939, titrée en double et en double mixte. À l'époque ces disciplines étaient bien supérieurement considérées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Une époque où le tennis était considéré comme 'un sport de salon'". 

Un portrait qui raconte l'histoire des femmes dans les années 30

Elle est devenue une figure historique qui, quand on l'étudie de plus près, permet de révéler le regard de l'homme sur la femme dans les années 30. D'ailleurs, arrêtons-nous quelques instants pour faire un peu d'histoire de la mode car les tenues des joueuses de tennis nous semblent aujourd'hui totalement inadaptées à la pratique du tennis et du sport en général (les femmes jouaient dans une espèce de cardigan en laine, toujours dans la logique de cacher le corps féminin) : 

Eric Alary : "La femme dans les années 1930, qu'elle soit issue de la bourgeoisie ou du monde ouvrier, doit rester sobre, doit porter une tenue tout à fait décente. On se demande comment elles pouvaient réussir de si beaux exploits avec une tenue aussi inconfortable. Elles jouaient de fait moins vite. Cela révèle un parcours très méritoire. D'autant qu'à l'époque, personne ne s'intéressait autant qu'aujourd'hui au tennis. La bourgeoisie des grandes villes comme le monde ouvrier s'intéressait surtout au Tour de France, au football, au rugby à 13. Le tennis, finalement, avait peu de place, rapportait peu. Il n'y avait pas comme aujourd'hui ce lien avec les sponsors. En termes d'argent, ce que pouvait gagner Simonne Mathieu, serait sûrement assez dérisoire aujourd’hui". 

Simonne Mathieu, du tennis à la résistance 

Simonne Mathieu affronte très tôt les nazis sur le terrain, notamment aux internationaux de France, elle perd en 1935, 1936 et 1937 contre Hilde Sperling, joueuse du Troisième Reich. Le sport était déjà comme une prémisse de l'affrontement des fascismes contre les démocraties. 

Eric Alary : "Elle symbolise la démocratie qui se bat contre un régime totalitaire. Elle rentre dans la résistance à Londres. Elle menace d'ailleurs De Gaulle d'aller vers les Anglais si on ne veut pas d'elle. Elle estime qu'on n'est pas résistant parce qu'on est sportif mais par patriotisme". 

Cinq fois finaliste, deux fois gagnante de Roland-Garros en 1938 et en 1939, elle se couvre de gloire pendant la guerre qu'elle termine avec le grade de capitaine dans les Forces françaises libres. En septembre 1939, après ses deux victoires consécutives à Roland-Garros, la championne française est à New York pour participer à plusieurs tournois, dont l'US Open. Mais la déclaration de guerre fait basculer son destin. Aussitôt, Simonne Mathieu déclare forfait pour les prochaines compétitions, puis se dégote une cabine sur un transatlantique, direction l'Angleterre. Elle devient donc l'une des toutes premières femmes françaises à entrer en guerre contre le Troisième Reich. Simonne Mathieu arrive à Londres quelques jours seulement avant De Gaulle. 

Eric Alary : "Elle veut s'engager aux services des alliés. Elle apprend que dans l'armée anglaise, les femmes peuvent faire un service militaire dans le service qu'on appelle ATS qui est la branche féminine non combattante de l'armée anglaise. Les femmes anglaises peuvent être engagées dans l'armée, ce qui n'est pas le cas en France où l'armée utilise des femmes dans des situations civiles, par exemple, les sections sanitaires automobiles pour être infirmière, mais jamais véritablement avec l'uniforme. 

Quand la guerre commence, se mettent en place, comme à Paris et dans les villes de France, les mesures de défense passive et Simonne Mathieu va plusieurs soirs faire des veilles sur les toits londoniens pour surveiller si l'aviation allemande ne va pas attaquer. Elle fait partie, avec les Anglais, des actrices de la défense passive. Le désastre de mai-juin 1940 arrive. Elle est fortement éprouvée. Elle n'a pas revu sa famille. Elle laisse derrière elle sa carrière. Elle était en passe d'être numéro 1 mondial du tennis féminin. 

Il n'y a qu'une chose qui vaille pour elle : rejoindre la France qui pourrait être libérée le plus vite possible par les Anglais

Elle apprend que de Gaulle est à Londres. Elle apprend qu'il y a eu un appel à la résistance et se rend immédiatement à ses côtés. Elle est l'une des rares femmes qui viennent se présenter et se mettre au service du général de Gaulle. Le 11 juillet 1938, la loi Paul Boncourt avait prévu d'intégrer les femmes à la défense du pays au service de la nation en guerre. Elle pensait tout à fait légitime le devoir des femmes de combattre dans une armée puisque elle apprend qu'une armée peut être possiblement créée à Londres, et que l'amiral Muselier est en train de mettre au point une armée. Si elle ne peut pas intégrer les Forces françaises libres qui sont en train d'être reconstruites, elle entend rejoindre le corps des militaires anglaises. 

Simonne Mathieu va être chargée, à partir du mois de novembre 1940, de créer un corps féminin français de volontaires de la France libre mais également d'un certain nombre de missions qui peuvent relever de l'espionnage, du secrétariat, mais combat à main armée exclu. Nombre de femmes vont rejoindre Simonne Mathieu. Elle obtiendra surtout que les femmes puissent signer un engagement le temps de la guerre comme les hommes qui entrent dans la France libre. Elle va être chargée de l'entraînement d'une cinquantaine de jeunes femmes. Elle arrive ainsi à se faire entendre, à se faire respecter".

La suite à écouter…

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