La musique est un fleuve.

Finalement un musicien de génie, au sens étymologique du terme, un gars qui génère, crée, invente un style nouveau , c’est un gars qui est sur la berge du fleuve au bon endroit et au bon moment.

Mozart, les Beatles, ne seraient rien sans Bach ou Little Richard, qui les ont précédé et nourris, et qui eux même furent précédés et nourris par d’autres.

Ce déroulé chronologique qui peut paraître terriblement hégélien, est mis à mal aujourd’hui. Hé oui, c’est la fin de l’histoire dans le sens linéaire du terme.

Prenons l’exemple de Moriarty : Leur son vient de beaucoup plus loin que des groupes qui les auraient précédé : Il remonte au blues du Bayou, le swamp blues, le blues originel de La Nouvelle Orléans, qui date du 18ème siècle, où l’on entend les chants Indiens se mêler aux chants des esclaves africains.

Moriarty
Moriarty © DR MySpace Moriarty

Hier j’évoquais brièvement l’associationnisme de Hume , pour qui une pensée nait de celle qui la précède et en engendre une nouvelle. L’étudier de manière isolée sans tenir compte du contexte est une stupidité. Et bien il en est de même pour la musique.

La pratique musicale induite par Internet nous fait remonter par associations, et fait de nous des saumons électriques.

Aujourd’hui, les musiciens ont le luxe inouï, s’ils n’aiment pas leurs prédécesseurs directs, de remonter plus haut pour choisir une autre source d’inspiration.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, je choisis ma source même s’il elle est loin dans le passé. Je m’en inspire et je trace une nouvelle voie.

Et bien c’est ça que fait Moriarty . Leur musique évolue tout en gardant tous les éléments qui la caractérise.

Le Blues du Bayou est la matrice de toutes les musiques américaines, du folk au jazz en passant par la country.

Après un précédent album de reprises où ils rendirent hommage aux anciens, Woody Guthrie, Hank Williams, ils prennent la flèche et la lancent plus loin, dans la même direction.

Cette voix si particulière de la chanteuse du groupe Rosemary Standley, rend possible cette aventure sonique à la fois très roots et terriblement moderne.

Rosemary Standley
Rosemary Standley © Zim Moriarty

Elle a un timbre unique, reconnaissable entre mille, un chant des années 30, avec du Billie Holyday dans sa voix, dans cette manière de ne pas vibrer ou juste au dernier moment , et de conclure par un petit étranglement sec. Il y a une distance naturelle qui rend l’émotion plus palpable, une classe folle, une façon d’observer le monde à travers des yeux mi-clos, un mystère, une inaccessibilité qui rend la conquête plus désirable ..

Vous l’avez compris, je suis amoureux de la voix de Rosemary Standley, comme de la voix de Madeleine Peyroux, comme de la voix de Camelia Jordana, comme de la voix de Billie Holyday... Elles sont des sœurs, des sœurs de voix.

Si le titre de leur album est Epitaph , Moriarty signe là une de ses odes les plus joyeuses et s’aventure dans les danses joyeuses des morts.

Moriarty
Moriarty © Air rytmo

Retour vers le futur pourrait être la base line de cette aventure.

ils vont chercher, dans la mythologie de Robert Johnson avec des chansons évoquant le Diable à qui l’on vend son âme pour avoir du succès.

Ce thème du Faust chez Goethe existe aussi chez les anciens du Bayou. Boulgakov,Milena Jesenská, l’amante impossible de Franz Kafka,

L’esprit vaudou, le grand esprit des indiens, l’animisme africain, la plainte pentatonique des pionniers irlandais, les français exilés du Canada, il y a un peu de tout ça dans la musique de Moriarty…

Ne vous fiez pas au titre. Epitaph , le quatrième album de Moriarty, est peut-être le plus enjoué du groupe. «Par envie de contradiction!», justifie le guitariste Arthur B.Gillette, en alignant les thèmes macabres qui parcourent l’album.

Mikhaïl Boulgakov complètement barge

Le tombeau pourrait d'abord être celui de Mikhaïl Boulgakov, dont le roman culte Le Maître et Marguerite a inspiré directement quatre chansons, parmi lesquelles l'énergique When I Ride qui ouvre l’album. C’est l’un des romans fétiche du groupe. Pour «la folie de l’auteur, lance Rosemary Standley. Il est complètement barge».

Il a les ingrédients pour nous plaire à nous sept, renchérit Arthur. Un gros chat, un soubassement politique sur la censure et la bureaucratie, une histoire d’amour, du fantastique, de la violence et de l’humour…

Comme toujours chez les sept cousins de Dean Moriarty, les filiations littéraires ont nourri les textes, faisant office de «coup de fouet, pour nous pousser dans l’écriture et la composition», disent-ils. Parmi les autres visages fantomatiques en présence, ceux de Milena Jesenská, l’amante impossible de Franz Kafka, qui mourut dans un camp de concentration en 1944, et de la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann, qui périt dans l’incendie de sa chambre d’hôtel: les deux ballades Milena et Long is the night leur rendent hommage.

Le fantasme de faire danser

Des autres titres que l’on découvre sur l’album, certains ont été exhumés après avoir traîné dans la poussière de longues années. Comme Long is the night , enregistré il y a plus de dix ans, ou Maybe a litte lie , «une impro qu'on avait à tort mise de côté». Si bien que l’album s’est créé au fur et à mesure, sans préméditation sur l’esprit funèbre, le thème de l'au-délà qui habiterait les textes.

Ce sont les titres qui sont venus à nous, explique Arthur. Mais du coup, de la même façon qu'on aime, dans un concert, conclure une chanson triste par une blague, la musique dit autre chose.

«Pour moi, c’est la continuité de Missing Room (2011)», poursuit Rosemary. Fugitives, sorti en 2013, était un album de reprises. «De retour avec nos chansons, on avait cette envie de faire bouger les gens, qu’ils se lèvent et qu’ils dansent. On avait ce fantasme».

Pour le réaliser, Moriarty est notamment allé chercher du côté du maloya, la musique réunionnaise, que lui a fait connaître la chanteuse Christine Salem. De quoi élargir encore ses inspirations, et s'éloigner encore un peu plus de l’image de folk américain qui lui colle à la peau, depuis le décor de cactus et cow-boys que leur avaitréservé les Victoires de la musique.

À l’oc­ca­sion de la sortie de leur quatrième album, Epitaph , nous avons rencon­tré Rose­mary Stand­ley et Arthur Gillette, la chan­teuse et le guita­riste du groupe Moriarty. Une entre­vue dans un autre monde, pendant laquelle on a discuté de morts, de tombes et d’au-delà.

Moriarty est un groupe amou­reux de la route

Tout chez eux en témoigne. Des instru­ments ramas­sés au gré de leurs tour­nées — un harmo­­nium indien, un puk coréen, une guitare austra­lienne — aux choses qui inspirent ses chan­sons.

En roulant à vélo à travers Kyoto nous avions impro­visé à tue-tête l’his­toire d’un homme déchu, Ginger Joe

Expliquent-ils. Une chan­son enre­gis­trée par la suite et que l’on retrouve sur leur nouvel album, Epitaph , qui sort aujourd’­hui. Autre parti­cu­la­rité qui est devenu leur marque de fabrique, l’al­bum n’aura été enre­gis­tré qu’a­près une ving­taine de dates en France et en Suisse:une manière de tester les réac­tions du public, mais surtout de lais­ser vivre leurs chan­sons avant de les figer en studio.

On the road again, cela pour­rait donc être la maxime des membres de Moriarty . Les très nomades Rose­mary, Arthur, Stéphan, Thomas, Vincent et Eric reviennent et repartent joyeu­se­ment en tour­née avec ce quatrième album. Une compo­si­tion plus sombre donc, tant dans les thèmes abor­dés, funèbres, que dans les instru­ments, avec un duo guitare élec­trique / batte­rie plus présent que dans leurs précé­dents opus. Mais malgré cela, un recueil de chan­son toutes plus enjouées et dansantes les unes que les autres.

Epitaph , le nouvel album de Moriarty sort aujourd’­hui dans les bacs.

Pour les voir sur scène, rendez-vous au festi­val Soli­days à Paris le 28 juin, au Nuits de Four­vière à Lyon le 30 juillet, ou encore le 10 et 11 octobre à l’Olym­pia de Paris. Plus d’in­fos sur www.moriartyland.net

Evénement(s) lié(s)

Solidays

Les Nuits de Fourvière

Concert Moriarty à l'Olympia

Les invités
Les références
L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.