Pour André Manoukian, le plus bel instrument, ça reste la voix...

On dit souvent qu’il y a deux mondes, celui d’en haut et celui d’en bas, celui des élites et celui du peuple. En réalité il y a beaucoup plus de mondes que ça, presque autant que de styles musicaux. La musique est un marqueur identitaire terrible, c’est à l’adolescence que l’on choisit sa tribu. Bien sur une musique est liée au territoire, la pratique musicale est fortement marquée par un déterminisme social, il n’est qu’à voir le recrutement de l’orchestre symphonique de Vienne récemment dénoncé par Ibrahim Maalouf. 

À moins d’être pro-actif, comme au Venezuela il y a trente ans, où un allumé de ministre décida d’offrir des violons dans les favellas à condition que les enfants suivent les cours, ce qui donnera quelques années plus tard un des orchestres symphoniques les plus éclatants du monde, le Systema dirigé par Dudamel.
Mais ce débat entre musique savante et musique populaire existe depuis la nuit des temps. Même Mozart craque. Il en a tellement marre d’être soumis à la dictature des genres dans les salons et à la cour de Vienne, qu’il accepte de créer une oeuvre pour un théâtre du 9.3, des faubourgs de Vienne quoi. Et c’est là qu’il écrit la flûte enchantée, devant un public populaire qui vibre, qui se marre, qui hurle sa joie devant Papageno et Papagena. 

En fait la musique a du mal avec les frontières, rien de plus volatil qu’un air, qui souvent traversait les beaux quartiers pour s’encanailler dans la Banlieue.  Les grands airs d’Opéra étaient repris dès le lendemain par les musiciens de rue, et dès la fin du 18ème, nombre de compositeurs classiques allèrent chercher leurs mélodies chez les paysans. 

Le travail que fait Roberto Alagna s’inscrit dans ce va et vient.
Au fond, s’il y a deux musiques, c’est la bonne et la mauvaise, comme disait Duke Ellington. Roberto a commencé tout jeune dans les cabarets, et fut initié au bel canto pour séduire les foules des plus beaux théâtres lyriques de la planète. Il revient à la chanson. Ce va et vient est toujours salutaire pour un artiste.

Comme disait mon père, c’est en goûtant la moutarde qu’on apprécie la confiture, et quand on mange trop longtemps de la confiture, elle prend le goût de moutarde. Il faut bouger, il faut changer, au bout de 6 mois, comme me disait un autre philosophe contemporain Edouard Dupré, ta maitresse devient aussi chiante que ta femme.

La dona è mobile, disait le grand Verdi dans Rigoletto, mais l’homme encore plus. En acceptant cette inconstance qui est consubstantielle à la nature humaine - après tout, seul Dieu ne change pas- on accomplit son destin d’homme.

Mais c’est pas facile de passer d’une voix de ténor à celle d’un chanteur populaire. Il faut retrouver un grain, on n’a plus ce formidable moteur qui vrombit, qui part du périnée, monte dans la colonne d’air, traverse le ventre du chanteur, la poitrine du chanteur, excite les cordes vocales du chanteur, est modulé par la langue du chanteur, expulsé par la bouche du chanteur, provoquant une onde qui se déplace jusqu’au tympan de l’auditeur, qui envoie un signal dans le cerveau, qui renvoie instantanément une impulsion sur la lèvre supérieure de l’auditeur, qui transpire aussitôt de la moustache.  

Cette alchimie entre celui qui produit la vibe et celui qui écoute est physique, tangible. Dès lors que le chanteur change de registre, il devient plus fragile, et c’est ça qui est beau, et émouvant. Roberto lui, réussit à garder de la puissance, mais il l’adoucit, et ce faisant il accomplit la mission du Dieu des musiciens Orphée, qui était de ramollir les rochers et de rendre les lions doux comme des agneaux.

On l’écoute reprendre une chanson de Joséphine Baker, en duo avec une jeune chanteuse en devenir, une certaine Ornella Alagna...

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