André Manoukian revient sur la signification d'un mot que l'on ne veut plus entendre tant il nous donne des sueurs froides : le mot cluster.

Cette année je persiste à tâcher de trouver de l’harmonie dans le chaos qui nous angoisse chaque jour un peu plus.

Le chaos, en musique, ça s’appelle un Cluster.

Cluster en anglais ça veut dire grappe, groupe, touffe…

Soyons honnêtes, beaucoup d’entre vous ont découvert ce mot récemment, et fatalement, vous l’associez au Corona virus.

Je suis sûr que même les plus érudits d’entre vous, et là je m’adresse à Alex qui depuis cet été où il a découvert les variations façon Bach, Mozart, Beetov ou Glenn Miller d’Emmène moi danser ce soir, a vu son champ lexical musicologique considérablement élargi, mais peut-être pas au point de savoir que le Cluster a été inventé en 1912 par un compositeur américain du nom de Henry Cowell. 

Le cluster est un agrégat de notes qui se touchent sur un clavier. 

En gros vous jouez avec votre poing, ou votre coude, tant qu’à faire vous pouvez y aller avec vos deux poings. Bon ça n’est plus de la musique me direz-vous, c’est du bruit !...

Que nenni. C’est de la musique à partir du moment où je crée une sensation sonore, à partir du moment où cet agrégat de notes, informe, duquel je ne peux tirer aucune tonalité, je l’agence rythmiquement par exemple.

Et puis je peux le moduler. Un cluster dans les aigües, et un cluster dans les graves, ne donne pas la même sensation.

Mais qu’est ce qui a poussé Henry Cowell, concertiste remarquable, à jouer comme un débutant qui découvre un clavier ?

Ben justement, un débutant ne fait jamais ça. Il se sert d’un seul doigt, explore les touches du piano, cherche tant bien que mal une mélodie. Hélas c’est « au clair de la lune » qui revient le plus souvent.

Au contraire d’un acte enfantin ou barbare, le Cluster est l’aboutissement de l’harmonie savante occidentale.  

Agencer les notes ensemble, c’est d’abord obéir aux lois naturelles qu’elles nous dictent. Notre oreille distingue les accords consonants des accords dissonants. Des intervalles nous apaisent, d’autres nous agressent. Ce sont les lois de la physique qui commandent. 

La loi des proportions. La : 440 Hz. L’octave : 880.

Quand le rapport entre deux fréquences est un chiffre entier, c’est agréable.
Dès qu’on arrive à des chiffres décimaux, ça frotte, la résultante des fréquences donne un battement si rapide et strident que les romains s’en servaient pour torturer les martyrs chrétiens à l’aide de flutes désaccordées. 

A contrario, plus les notes sont espacées, et plus la sensation est agréable et majestueuse.

Pareil en amour : Si vous êtes trop près, votre rapport devient strident. Khalil Gibran dans le Prophète nous dit : Deux arbres trop près l’un de l’autre se font de l’ombre et s’empêchent mutuellement de grandir jusqu’à ce qu’un prenne l’ascendant sur l’autre. Espacez les et chacun se déploie majestueusement. 

C’est pourquoi ma chérie vit à Chamonix, afin que notre amour s’épanouisse sans ombrage…

Ce qui est frappant pour revenir au Cluster, c’est que son invention précède de deux ans le chaos de la première guerre mondiale, comme si les musiciens avaient la prescience de ce qui allait se passer.

Aujourd’hui, respecter une distance entre nous, c’est simplement produire un accord harmonieux avec l’autre.

L’amour circule tellement mieux quand il y a de l’espace.  

Pour illustrer le Cluster, et en hommage à nos amis du Cap d’Agde, un petit bijou composé par Frédéric Botton, qui écrivit pour Régine, Dani, Juliette Gréco, chanté par Ann Sorel : 

L’amour à plusieurs…   (insérer lien)

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