Hippolyte Girardot a hâte de retrouver le Paris d'avant.

L’autre jour, je décide d’aller prendre un café dehors. Chaque fois que je m‘en fais un chez moi, j’ai envie de laisser un euro à la machine donc je me suis dit, stop, va te prendre un café au troquet en bas, d’accord ce sera dans un gobelet, ce sera sous la pluie, tu seras debout, le café sera mille fois moins bon que chez toi, le mec te fera la gueule et tu paieras comme si tu étais aussi au chaud, mais bon, ce sera Paris comme avant, ça va te faire un bien fou. Genre un voyage à Bali. Moins les bagages à faire.

Donc je m’habille, j’enfile un manteau, je mets une casquette et tel un dandy en piste pour les grands boulevards je descends les sept étages pour me rendre compte en bas que j’ai oublié ce fucking masque. Et là, je m’aperçois que l’ascenseur est en maintenance. Donc, je remonte à pince, je prends le masque, je redescends, et je vois au rez de chaussée le technicien qui ouvre la porte à ma voisine en lui disant que tout va bien, désormais.

J’arrive dans la rue, j’ai envie de tuer tout le monde! L’état parfait pour aller au café boire un express dans un troquet parisien. Effectivement, le café ne me déçoit pas, debout, la pluie, le gobelet, un express plein d’eau et je me dis chouette : ça, c’est Paris. Encouragé par ce moment merveilleux qui me replonge illico dans cette ville, je m’octroie une promenade sans téléphone. L’impression de faire le connecté buissonière. Trop trop cool. Je glande. Je suis injoignable. Joie. Je passe devant une bouche de métro et l’odeur reconnaissable entre mille qui s’en échappe me laisse toujours aussi perplexe : des œufs qu’on aurait oublié mille ans mais aussi l’odeur du caoutchouc chaud mélangée à de la sueur dissimulé derrière des déodorants chimiques, une puanteur suave mais c’est la madeleine immédiate : ça c’est paris!

Il commence à pleuvoir un peu sérieusement et autant des ballades sur la grève de Penthievre sous la pluie peuvent être romanesques et quasiment écossaises en imaginant Sean Connery sans slip sous sa jupe en rideaux jouant de la cornemuse sur la dune, autant la pluie à Paris a le don de rendre tous les trottoirs glissants et tous les parisiens encore plus agressifs, désagréables, malpolis, brutaux, bref, je me sens chez moi : ça c’est Paris!

Quand il pleut sur Nantes, Barbara nous émeut, quand c’est sur Paris, on entend du metal islandais. Je vous épargne l’extrait. Oh et puis non...

Mais déconnecté et trempé, j’ai pu être témoin d’un miracle des rues, un vrai, pas un faux organisé par les têtes pensantes de la mairie de paris, j’y reviendrai un autre jour, non, un vrai de vrai, un truc qui enfin pourquoi pas peut être un sujet de chronique. Rue François Bonvin, dans le 15eme, je suis dépassé par une fille de 14/15 ans, marchant d’un bon pas, tchatchant au téléphone. Comme disait Bashung, la fille est roulée comme un pneu neuf, blouson au dessus du nombril, baskets surélevées, jean cousu sur la peau, genre elle en a rien à foutre de la pluie, de sa tenue provocante, des regards Duhamel reliftés Finkelkraut qui pourraient la déstabiliser, non, dans cette rue, à cette heure-là, elle est la patronne, elle est Daenerys Targaryen de Game of Thrones. Elle croise alors une femme d’une cinquantaine d’années, masquée et chapeauté, qui pousse une poussette où un enfant trop blanc pour elle signifie bien sa fonction de garde d’enfants. Elle croise la jeune fille , se retourne et je vois dans son œil qu’elle aussi ça la fait rigoler cette princesse qui allume la rue à chaque pas comme une Reine des Neiges. Mais avec ces putains de masque, je peux pas être sûr. Alors quand elle passe à côté de moi, à défaut de lui sourire, je lui envoie un regard complice en rigolant un peu fort. Au cas où ça marcherait. Et ça marche. Elle me renvoie un éclat de rire. Derrière nos masques, je pense qu’on a eu la banane pendant plusieurs minutes. Cet échange clandestin, qu’une jeune fille audacieuse et n’ayant peur de rien nous avait autorisé à vivre, avait un instant pulvérisé le masque, le couvre-feu, tout le confinement et toute la mélasse dans laquelle nous vivons. Et ça, c’est aussi paris!

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